écrits politiques

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Un article de Tariq Ramadan
La France se ridiculise

Dans son édition de ce matin (mardi 25 janvier), le journal national néerlandais Trouw révèle que l’ambassadrice de France en Hollande, Mme Anne Gazeau-Secret, est intervenue en personne pour que les organisateurs du Festival international de littérature de la Haye (Winternachten) annulent l’invitation qu’ils m’avaient faite à participer à une table ronde vendredi 21 janvier 2005 (L’Orient et l’Occident).

Tariq Ramadan
Le journaliste Richard Labévière (RFI) [1] a également téléphoné à Olivier Roy, participant à la table ronde, pour le dissuader de prendre part à la rencontre [2] il l’a averti que sa participation entacherait sa bonne réputation et il a fait allusion à l’avenir de sa fonction de conseiller auprès du Ministre français des affaires étrangères (nous ne sommes pas loin de la menace). Les organisateurs du festival se sont dit excédés et outrés par ce type de procédés, a fortiori provenant d’une ambassade, et ont affirmé que j’avais le droit de m’exprimer, qu’ils ne partageaient pas les réserves de la France à mon sujet et que « Nous étions en Hollande ! » Interpellée par les médias, l’ambassadrice de France a affirmé qu’elle était intervenue afin de prodiguer un conseil à « un ami », en l’occurrence le journaliste Michaël Zeeman : ce dernier a répondu que Mme Anne Gazeau-Secret ne comptait pas parmi ses amis. La France se ridiculise !

L’ambassade de France était déjà intervenue en octobre dernier auprès du Gouvernement hollandais, après que celui-ci, et en particulier la Ministre de l’intégration, m’ait invité à m’entretenir avec elle et divers comités officiels de la situation des musulmans en Hollande et des perspectives d’avenir (citoyenneté, statut des femmes, formation des imams, etc.) Le Gouvernement avait déjà opposé une fin de non recevoir à « ces ingérences » dans les affaires intérieures hollandaises.

Ce n’est pas la première fois que j’entends que des pressions françaises, provenant de sources plus ou moins officielles, sont exercées pour m’empêcher de m’exprimer au niveau des institutions européennes ou directement sur des gouvernements étrangers. Faut-il rappeler que Daniel Pipes [3] avait affirmé que des « organisations françaises étaient sans doute intervenues » pour que mon visa américain soit révoqué à la dernière minute [4].

Non contentes de m’empêcher de m’exprimer en France, les autorités françaises et diverses sphères d’influence, notamment médiatiques, cherchent à exporter des méthodes pour le moins antidémocratiques. Trop, c’est trop ! Il y a plus d’une année déjà, le CSA comme la direction de France 5 (entre autres) sont intervenues auprès de certains responsables d’émissions ou d’animateurs en affirmant que j’étais « trop invité », ce qui a de quoi surprendre quand on observe l’omniprésence de certains « intellectuels médiatiques » en France depuis plus de dix ans.

Depuis des mois, on ne compte plus les salles qui ont été refusées, ou retirées à la dernière minute, à des organisations qui m’invitaient. Des députés, des maires, des Président d’Universités et les Renseignements Généraux n’hésitent pas à intervenir pour m’empêcher de m’exprimer : à Paris dans le XIIème, à Dreux, à la Rochelle, à Marseille, à Aix-en-Provence, à Jussieu, ces deux dernières semaines à Montpellier et à Angers et tant et tant d’autres pressions exercées sur des propriétaires de salles privées, des hôtels, des particuliers.

Jusqu’à où ira-t-on en France pour m’empêcher de parler ? Fadela Amara est même allé jusqu’à demander que l’on m’interdise de territoire ! Que craint-on ? Pourquoi ma parole, celle d’un intellectuel musulman libre, fait-elle donc aussi peur ? Craint-on que les Français, en m’entendant m’exprimer de vive voix, prennent conscience des mensonges et des calomnies qui sont véhiculés à mon sujet ? A-t-on peur que les Français de confession musulmane cessent d’adopter une posture victimaire et revendiquent d’être reconnus comme citoyens libres et indépendants comme je les invite à le faire ?

Le journaliste du Figaro Magazine Aziz Zemouri publie ce mercredi 26 janvier un livre au titre bien nommé : Faut-il faire taire Tariq Ramadan  ? (Avec un entretien de près de 300 pages aux éditions de L’Archipel) Telle est bien la question, en effet. Je serai présent à la conférence de presse organisée par le Centre d’Accueil de la Presse Étrangère ce mercredi 26 janvier (16h30, Maison de Radio France). Je viendrai entre autre dire et répéter que ces méthodes (un acharnement médiatique qui ne laisse plus de place aux débats raisonnables et dont on disqualifie presque systématiquement chacune de mes réponses) et la censure caractérisée sont des méthodes indignes d’une démocratie.

La liberté d’expression est en danger en France parce que les droits élémentaires d’accès à la parole libre et indépendante ne sont pas respectés. Et si l’on fait aujourd’hui silence parce qu’il s’agit d’un intellectuel « musulman », l’histoire ferait bien de nous revenir en mémoire pour nous rappeler la honte que fut ce même silence quand il s’est agi de traiter ainsi l’ intellectuel « juif ». N’a-t-on donc rien appris ? Il est bien détestable ce racisme multiforme qui n’en finit pas de rôder devant nos consciences et qui se satisfait et se nourrit de nos tant et tant répétées démissions intellectuelles.

Tariq Ramadan
Le 25 janvier 2005.



[1Richard Labévière était un témoin en faveur de Lyon Mag dans le procès en diffamation que j’ai intenté à ce magazine et que j’ai gagné (cours de Cassation, 9 novembre 2004). Son témoignage était empli d’approximations et de mensonges graves à mon sujet.

[2On ne sera pas étonné d’apprendre que le journaliste du Nouvel Observateur, Claude Askolovitch, qui a proprement lancé la polémique en octobre 2003 autour de mon texte sur La critique des (nouveaux) intellectuels communautaires était curieusement dans l’assistance de cette table ronde à la Haye.

[3Daniel Pipes anime aux États-Unis un site « Campus Watch », un Observatoire des Universités, dans lequel il établit la liste des Professeurs trop « pro-Palestinien » ou trop « anti-Israélien » et dans laquelle je figurais avant même d’enseigner à l’Université de Notre Dame.

[4Elisabeth Schemla ou Gilles Kepel, parmi de nombreux autres, ont visité les États-Unis et n’ont eu de cesse de prévenir et d’essayer de convaincre les autorités américaines de m’empêcher de m’installer et d’enseigner aux États-Unis.