écrits politiques
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Un article de David Cronin
Comment la Grèce a abandonné la Palestine
Quand Andreas Papandreou est décédé en 1996, The New York Times écrivait qu’il avait souvent laissé les gouvernements occidentaux « désorientés ou exaspérés », en prenant des positions « diamétralement opposées aux leurs ».
16 juillet 2011

Autrefois championne des droits des Palestiniens, la Grèce aujourd’hui s’est manifestée pour contrer la Flottille II. (Oren Ziv/ ActiveStills)

Citant des exemples de son comportement de « franc-tireur », la notice nécrologique du journal rappelait la façon dont le Premier ministre grec avait accordé le statut diplomatique à l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1981, l’année même où il prenait ses fonctions (« Andreas Papandreou, l’homme de gauche grec qui a admiré et agacé les États-Unis meurt à 77 ans » - 24 juin 1996).

Comme la plupart des dirigeants politiques, Papandreou était un homme de contradictions. Il prétendait mépriser l’impérialisme américain, tout en permettant à ces mêmes États-Unis de garder leurs bases militaires sur le sol grec. Pourtant, il mérite des éloges posthumes pour avoir salué l’OLP alors qu’elle était encore un mouvement de résistance authentique et pour avoir critiqué Israël d’un ton autrement plus incisif que n’importe quel autre de ses homologues de la Communauté européenne d’alors.

Ces derniers temps, le Premier ministre grec d’aujourd’hui, George Papandreou, a agi comme s’il voulait réduire totalement à néant l’héritage de son père. Aucun doute, le refus de la Grèce d’autoriser la Flottille de la Liberté II à prendre la mer résulte pour une part des pressions des États-Unis et d’Israël. Néanmoins, ce n’est pas un fait isolé, mais la conséquence logique d’un processus qui était déjà en cours.

Le dégel des relations Grèce/Israël

En juillet 2010, Papandreou fils s’est rendu en Israël, à peine un mois après l’agression israélienne contre le Mavi Marmara (31 mai), dans laquelle neuf militants turcs pour la paix (dont l’un était aussi citoyen des États-unis) furent assassinés par les forces israéliennes. Telle une réponse immédiate à ce massacre, la Grèce appela à l’arrêt des exercices militaires d’entraînement communs qui étaient alors en cours avec Israël au large de la Crète (« Le monde en état de choc après l’assaut meurtrier contre le navire de Gaza », Ynet, 31 mai 2010). Mais Papandreou n’a pas eu le moindre scrupule à mettre à exécution son projet de voyage en Israël, comme prévu.

Israël a été prompt à rendre la pareille. En août de l’année dernière, Benjamin Netanyahu fut le premier Premier ministre israélien à se rendre en Grèce. Netanyahu aurait utilisé l’occasion pour recommander que les deux pays soient reliés par un gazoduc (« Netanyahu propose du gaz naturel à la Grèce », Ha’aretz, 29 août 2010).

On ne sait pas si les deux hommes ont discuté du gisement de gaz de Leviathan - la source d’énergie sur l’écran radar de Netanyahu à l’époque - situé au large des côtes libanaises, ni de la façon dont l’exploitation par Israël de ces réserves pourraient déclencher un nouveau conflit avec le Liban (« Le gisement de gaz couve un nouveau conflit entre le Liban et Israël », The Financial Times, 16 juillet 2010).

On sait cependant que tant Israël que la Grèce ont continué à renforcer leur coopération militaire. L’opération qui avait été stoppée au moment du bain de sang sur le Mavi Marmara, de nom de code, Minoas 2010, avait en fait été reprise en octobre de la même année. Les hélicoptères Apache et Black Hawk, de fabrication états-unienne, étaient utilisés dans l’exercice, testés aux procédures d’atterrissage et de décollage en zones montagneuses et sous plusieurs conditions météorologiques différentes (« Grèce et Israël se retrouvent pour un exercice militaire », Hurriyet, 15 octobre 2010).

En décembre, Flight International a déclaré qu’il y avait eu au moins quatre exercices du même genre entre la Grèce et Israël au cours des quelques mois précédents (« Israël intensifie les activités d’entraînement grecques », Flight International, 6 décembre 2010). Cette année et pour la première fois, la Grèce a rejoint Noble Dina, un exercice israélo-américain de lutte anti-sous-marine qui existe depuis dix ans. L’exercice a eu lieu entre l’île de Megisti et Haïfa, port israélien avec une très importante population palestinienne (voir la Note du Commandement du transport maritime militaire de l’US Navy, juin 2011).

Les frictions entre l’ennemi historique de la Grèce, la Turquie, et Israël ont presque certainement aidé à épanouir les relations Netanyahu/Papandreou. Papandreou est sûrement un politicien suffisamment astucieux pour avoir flairé l’opportunité pour la Grèce de remplacer la Turquie comme l’allié préféré d’Israël dans la zone méditerranéenne. Les similitudes dans les parcours personnels des deux hommes peuvent aussi en être un autre facteur. Tous deux ont été éduqués dans des universités prestigieuses des États-Unis (Papandreou à Harvard, Netanyahu à l’Institut de Technologie du Massachusetts) et bien qu’étant dans des partis politiques ayant théoriquement des philosophies différentes, les deux sont fortement influencés par la politique et la culture américaines.

Les exercices de l’OTAN ont rapproché la Grèce et Israël

Plus significatif peut-être, l’intensification récente des relations fait suite à plusieurs années de travail des deux pays côte à côte sous la protection de l’OTAN. Cette alliance sous domination US a formé un anneau autour de toute la Méditerranée. Presque tous les pays riverains de cette mer sont soit membres à part entière de l’OTAN, soit adhérents de son Partenariat orwéllien pour la paix.

Même s’il semble qu’il n’y ait aucune perspective imminente qu’Israël rejoigne l’OTAN, ses liens avec l’alliance ont grandi exponentiellement au cours de la décennie passée. Un accord Israël/OTAN sur l’échange de renseignements a été signé en avril 2001. Cinq ans plus tard, Israël décrochait un accord sur la mise en œuvre d’un « programme de coopération individuelle » avec l’OTAN. Actualisé en décembre 2008, cet accord a ouvert la voie à un nombre élevé d’opérations communes entre Israël et l’alliance. La Grèce a été impliquée aussi dans presque toutes, sinon toutes, ces opérations. En 2007, par exemple, les navires de guerre grecs ont pris part à des exercices à Eilat, port israélien sur la mer Rouge (« Israël : 29ème membre mondial de l’OTAN », OpEdNews, 22 janvier 2010).

La Grèce et Israël ont aussi participé à Active Endeavor, exercice coordonné par l’OTAN dont les navires patrouillaient en Méditerranée. Cette opération était, selon le récit officiel, lancée en réponse aux atrocités du 11 Septembre aux États-Unis. Mais en pratique, ses attributions allaient plus loin que de vouloir garder un œil sur les activités « terroristes » potentielles en mer. En particulier, elle a été utilisée dans le cadre d’un programme répressif pour contribuer à empêcher les étrangers qui voulaient fuir la pauvreté d’accoster en Europe (« Les navires d’Active Endeavor apportent leur aide à la Grèce dans son opération contre l’immigration illégale », déclaration de l’OTAN, 25 mars 2006).

En mars, le champ d’actions d’Active Endeavor a été encore élargi lors des préparatifs pour la guerre contre la Libye. Un système de vols de surveillance de 24 heures sur 24 a été mis en place dans le cadre de l’opération en cours (« L’OTAN accroît sa surveillance aérienne dans la Méditerranée », déclaration de l’OTAN, 9 mars 2011). En dépit de ses graves problèmes économiques, la Grèce a fourni un certain nombre d’avions et de navires pour cet effort de guerre, pour lequel l’OTAN a utilisé au moins sept aérodromes grecs (« L’opération Protecteur unifié, de l’OTAN contre la Libye, utilise les bases grecques en Crète et au Péloponnèse », BalkanAnalysis, 31 mars 2011).

En attendant, la solidité des liens d’Israël avec l’OTAN a été soulignée peu avant que Gabi Ashkenazy ne démissionne de son poste de chef d’état-major de l’armée israélienne en février. Ashkenasy - qui a supervisé l’opération Plomb durci durant l’hiver 2008/2009 durant laquelle plus de 1400 Palestiniens ont été tués dans la bande de Gaza - conseillait les stratèges de l’OTAN sur les tactiques à utiliser contre l’Afghanistan. Il lui a été offert aussi un dîner d’adieu, en son honneur, en la résidence de Bruxelles de Giampaolo Di Paolo, président du Comité militaire de l’OTAN (« Les défis sécuritaires abordés par le général Ashkenazy à la conférence de l’OTAN », déclaration militaire israélienne, 25 janvier 2011).

Proportionnellement, la Grèce est l’un des pays les plus dépensiers d’Europe dans le domaine militaire, bien que ces dépenses se soient réduites dans le cadre du plan d’austérité plus large qui touche principalement tous les services publics essentiels. En 2009, la Grèce affectait 2,54 % de son produit intérieur brut aux dépenses militaires, le taux le plus élevé de l’Union européenne. La Grande-Bretagne approchait les 2,53 % (« Dépenses de la Défense des États participant à l’Agence de Défense européenne en 2009 », Agence de la Défense européenne, 31 mars 2011).

On sait que la Grèce a conclu des accords avec plusieurs fabricants d’armes israéliens, bien que tous les détails de ces contrats n’aient pas été publiés. En février, Evangelos Venizelos, ministre de la Défense grec, confirmait que des lots d’armes « à guidage de précision », des SPICES (Smart Precise Impact and Cost Effective), avaient été achetés à la société israélienne Rafael (« La Grèce ajoute SPICE à sa force aérienne », Jane’s Defence Weekly, 10 février 2011). Elisra, filiale du fabricant d’armes israélien Elbit, a également fourni des systèmes de guerre électronique aux forces aériennes grecques au cours de la dernière décennie (« La Grèce achète les systèmes EW d’Elisra », Globes, 6 janvier 2003).

Il est vrai que la Grèce a combiné ses rapprochements toujours plus étroits avec Israël avec ses appels à lever le blocus de Gaza (« Annonce du ministère des Affaires étrangères sur l’intention de citoyens grecs de participer à une flottille qui va tenter de briser le blocus de Gaza », déclaration du ministère grec des Affaires étrangères, 22 juin 2011). Mais il est impossible de prendre ces appels au sérieux aujourd’hui que le gouvernement d’Athènes a aidé Israël à empêcher d’agir contre ce même blocus.

La position d’Andreas Papandreou de champion des droits des Palestiniens a pu avoir un certain poids moral au début des années quatre-vingt. Trois décennies plus tard, son fils George est devenu le lâche complice du maintien de l’occupation israélienne.

David Cronin
The Electronic Intifada, 13 juillet 2011.


David Cronin, né à Dublin en 1971, est le correspondant à Bruxelles de l’agence de presse Inter Press Service. Il a d’abord occupé cette fonction pour le quotidien irlandais The Sunday Tribune après avoir travaillé comme chargé de recherches et attaché de presse auprès du Parlement européen. Entre 2001 et 2006, il collabore à European Voice, hebdomadaire du groupe The Economist. Le livre de David Cronin « Europe’s Alliance with Israel : Aiding the Occupation » est publié par Pluto Press (2010).

Traduit de l’anglais par JPP (16.07.2011) :
http://www.info-palestine.net/article.php3 ?id_article=10893

Texte original en anglais (13.07.2011) :
http://electronicintifada.net/content/how-greece-abandoned-palestine/10171

Toutes les versions de cet article :
- How Greece abandoned Palestine