écrits politiques
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Une analyse de Pierre Khalaf
Le Patriarche maronite s’oppose au plan de morcellement du Machrek arabe
Les chrétiens du 14-Mars libanais, qui ont toujours prétendu être les défenseurs zélés du patriarcat maronite, ont lancé une campagne de critiques d’une virulence inouïe contre le Patriarche Mgr Béchara Raï, rejoint par des députés sunnites du Courant du futur de Saad Hariri.
19 septembre 2011

Mgr Béchara Raï, Patriarche des chrétiens maronites

Lorsque l’ancien Patriarche Nasrallah Sfeir alignait ses positions politiques sur celles du 14-Mars, froissant les sentiments de plus de la moitié de sa communauté, jamais les grands chefs maronites du pays, le général Michel Aoun et le leader du Liban-Nord Sleiman Frangié, n’ont utilisé un ton aussi déplacé contre le chef spirituel de la plus importante église chrétienne romaine du Machrek arabe.

Mais malgré la dureté des attaques et le ton peu courtois utilisé contre lui, Mgr Raï ne s’est pas laissé intimider ou effrayer. Il a réaffirmé ses positions affichées en France contre le morcellement de la région arabe en entités confessionnelles, qui desservirait les chrétiens et servirait uniquement les intérêts d’Israël. Il a aussi exprimé ses craintes de la monté de l’extrémisme islamique en Syrie et réitéré sa position selon laquelle l’arsenal du Hezbollah se justifiait par l’occupation par l’État hébreu de territoires libanais (Voir plus bas sa déclaration).

Il est clair que les prises de positions historiques de Mgr Raï ne sont pas le fruit d’une attitude impulsive ou d’une réaction ponctuelle. Elles s’inscrivent dans le cadre d’un repositionnement stratégique de l’Église maronite, bien réfléchi et coordonné avec le Vatican, très au courant des projets occidentaux concoctés pour le monde arabe. L’Église place en tête de ses priorités la présence physique au Machrek des chrétiens, qui date de deux millénaires. Quel sens aurait encore le christianisme s’il n’y avait plus de chrétiens dans le berceau de Jésus Christ ?

Ni les assurances fournies par les uns, ni les démentis avancés par les autres, ne réussiront à convaincre Mgr Raï, le Vatican, et les analystes et observateurs honnêtes, que la présence des chrétiens ne court, aujourd’hui, aucun danger. Car les changements qui se profilent à l’horizon montrent que le nouveau cheval de bataille des États-Unis sont les Frères musulmans, débarrassés à leur gauche d’Oussama ben Laden, et flanqués à leur droite de la Turquie, tuteur agréé par l’Occident d’un « Islam modéré ».

Mais qu’il soit modéré ou pas, tout pouvoir exercé au nom de l’islam dans le Machrek arabe aura impérativement des répercussions dramatiques sur les chrétiens de Syrie, du Liban et de Jordanie. Ceux d’Irak ont déjà payé la facture de l’invasion américaine (plus de la moitié d’entre eux ont fui le pays, ils ne seraient plus que deux-cents cinquante mille) et ceux d’Égypte observent, impuissants, la montée en force des salafistes. En Palestine, ils ne sont plus que onze mille, alors qu’ils étaient cent-vingt mille avant 1967, date de l’occupation israélienne.

Pour bien moins que cela, des hommes comme Samir Geagea et Amine Gemayel criaient à la persécution des chrétiens. Mais lorsque ceux-ci sont réellement en danger, ils se tiennent du mauvais côté. En réalité, ils se tiennent du côté qui a toujours été le leur, celui des États-Unis, même au détriment des intérêts de la communauté qu’ils prétendent défendre.

L’heure de vérité à sonné. Ceux qui depuis toujours servent des agendas extérieurs sont démasqués. Et ceux qui sont restés cohérents avec eux-mêmes sont reconnus.

Le secrétaire d’État adjoint pour le Proche-Orient, Jeffrey Feltman, est le vrai chef d’orchestre des chrétiens du 14-Mars. C’est lui qui dirige l’obscure machine médiatico-financière qui sème les troubles en Syrie et au Liban. Mais en plus de Michel Aoun et Sleiman Frangié, ils ont en face d’eux, aujourd’hui, le chef de la plus puissante Eglise du Machrek, soutenu par le Vatican.

Non, le plan de morcellement du Levant en entités confessionnelles, dans le but de protéger Israël, ne passera pas !


Déclaration de Mgr Béchara Raï, Patriarche des chrétiens maronites

« J’ai trouvé en France des oreilles attentives à ce je disais, non pas seulement en ma qualité de patriarche des maronites, mais en tant que président de l’Assemblée des patriarches et évêques catholiques d’Orient.

J’ai porté avec moi les appréhensions et préoccupations exprimées lors de la réunion, au Vatican, du synode pour les Églises catholiques d’Orient d’octobre dernier. Ce sont les préoccupations des chrétiens non pas au Liban seul, mais dans tout le Machrek et le Moyen-Orient arabe, en Égypte, en Palestine, en Syrie, en Irak, en Jordanie et en Terre sainte aussi.

Ces problèmes ont été passés en revue avec une nation qui assume de grandes responsabilités dans la région. Ils ont été examinés aussi bien du point de vue politique que constitutionnel. Nous avons parlé des progrès de la démocratie et des libertés dans tout le monde arabe. J’ai parlé avec les responsables d’une nation qui s’est opposée à la guerre d’Irak et à l’ingérence ouverte des États-Unis dans ce pays, une cette ingérence qui a ouvert la voie à la guerre civile et à l’exode des chrétiens.

L’Église ne défend aucun des régimes de la région. Les peuples sont libres de choisir les régimes qui leur conviennent. Mais elle redoute les graves conséquences d’un changement de régime par la violence en Syrie. Et c’est à ce titre que je juge utile d’accorder une chance aux réformes. Je suis hostile à l’usage de la violence, de quelque côté qu’elle vienne, de l’État ou de la partie qui réclame un changement.

Les forces armées syriennes sont attaquées par des groupes bien entraînés, bien armés et organisés. Je crains que la situation en Syrie ne dégénère en une guerre civile entre alaouites et sunnites, ou entre sunnites et chiites. Une guerre qui, éventuellement, débouchera sur une partition du pays et l’instauration possible d’un régime fondamentaliste. Et dans ce cas, les chrétiens feront inévitablement les frais de ce conflit : ils fuiront le pays ou seront poussés à l’exode.

Il existe toujours des points d’interrogation sur la place des chrétiens dans la nouvelle Égypte. Souvenez-vous de l’exemple du Liban, auquel le monde occidental a imposé la tutelle syrienne, avec ses conséquences dont les effets se font toujours sentir. Tous les conflits internationaux se sont répercutés négativement sur le Liban.

Je n’ai pas fais de lien entre les Frères musulmans en Syrie et les sunnites au Liban, ou placé les chrétiens de Syrie face aux Frères musulmans. Je n’ai fait qu’exprimer mes appréhensions.

Concernant les armes du Hezbollah, effectivement, une portion de territoire libanais continue d’être occupée, les richesses hydrauliques du Liban sont détournées vers l’intérieur israélien, un demi-million de Palestiniens résident au Liban, faute d’une application de la résolution 194 de l’Onu, et les richesses pétrolières du Liban sont menacées.

Je n’ai pas dit que les armes du Hezbollah doivent rester jusqu’au règlement de la question palestinienne, mais j’ai exposé une situation. J’ai parlé d’une armée qui n’a aucune couverture aérienne, et à laquelle on ne livre pas d’armes offensives, et pas même d’armes défensives. Il faut ôter tout prétexte invoqué par le Hezbollah, et pour l’occasion par certains groupes palestiniens, pour qu’ils continuent à conserver leurs armes, mais ce n’est pas au Liban, mais à la communauté internationale de le faire. J’ai demandé à la France d’agir pour renforcer l’armée et lui permettre de défendre la souveraineté nationale. »

Mgr Béchara Raï


New Orient News (Liban)
Rédacteur en chef : Pierre Khalaf (*)
Tendances de l’Orient No 49, 19 septembre 2011.


(*) Chercheur au Centre d’Etudes Stratégiques Arabes et Internationales de Beyrouth.