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Déstabilisation politique et guerre régionale
Nile Bowie : La route de Téhéran passe par Damas

Entre le chaos, les tirs d’artillerie d’Homs et
de Damas et le siège actuel de l’État baassiste
de Bachar el-Assad, les événements ressemblent
à ceux qui se sont déroulés il y a
presque un siècle. Pour maintenir son protectorat,
le gouvernement français avait
recouru à des soldats étrangers afin de réprimer
ceux qui cherchaient à abolir la Fédération
syrienne
sous mandat français.

7 mars 2012

Alors
que l’ancien Premier ministre Faris al-
Khoury présentait en 1945, devant l’ONU,
ses arguments en faveur de l’indépendance
de la Syrie, les avions français bombardaient
Damas pour la soumettre
. Aujourd’hui, le
même gouvernement
, avec les États-Unis et
ses régimes satellites libyens et tunisiens,
reconnaissent avec enthousiasme le Conseil
national syrien
en tant que gouvernement
légitime du pays. Bien qu’un sondage récent
financé par la Fondation du Qatar ait révélé
que 55% des Syriens soutiennent le régime
d’el-Assad
, les anciennes puissances coloniales
bafouent les principes démocratiques
qu’elles proclament.

Projet pour
un nouveau siècle américain
(PNAC)

Au mépris de l’opinion du peuple syrien, son
sort a depuis longtemps été décidé par des
forces opérant à l’extérieur des frontières
du pays. Dans un exposé présenté devant
le Commonwealth Club of California en
2007
, le général américain à la retraite Wesley
Clark évoquait un coup politique initié
par des membres du PNAC. Clark citait un
document confidentiel transmis par le cabinet
du Secrétaire à la Défense en 2001 qui
prévoyait la restructuration totale du Moyen-
Orient et de l’Afrique du Nord. D’une
manière solennelle, le document prétendait
révéler des campagnes visant à déstabiliser
systématiquement les gouvernements d’Irak,
de Somalie, du Soudan, de Libye, du Liban
et d’Iran. Selon le scénario familier d’un
régime autoritaire réprimant systématiquement
les opinions dissidentes et éliminant
d’importantes fractions de la population, les
mécanismes du stratagème géopolitique ont
joué librement.

La Syrie n’est qu’une pièce de l’échiquier
utilisée par des puissances plus importantes.
Le bloc de l’OTAN commandé par les
États-Unis en collaboration avec les monarchies
féodales du Golfe persique regroupées
au sein du Gulf Cooperation Council
(GCC)
ont un intérêt absolu à ce que le
régime change. Ils y travaillent en utilisant
des médias aux mains du Qatar comme
Al-Jazira pour diffuser dans le monde leur
version des événements et en armant des factions
radicales des régions à majorité sunnite
contre le leadership d’el-Assad, qui appartient
à la minorité chiite alaouite. En 2005,
l’Administration Bush a commencé à financer
des groupes d’opposition syriens
qui ont
des sympathies pour les Frères musulmans et
leur désir de créer un État islamique sunnite.
Depuis longtemps, ces derniers considèrent
les chiites alaouites comme des hérétiques
et ils ont fait plusieurs tentatives de soulèvement
dans les années 1960. En armant
des factions sunnites radicales et en important
des djihadistes salafistes irakiens et des
mercenaires libyens, l’OTAN et le GCC projettent
de renverser el-Assad et d’installer à
sa place un personnage illégitime de l’opposition
en exil tel que Burham Ghalium (chef
du Conseil national syrien) à la tête du nouveau
régime.

OTAN, GCC et Al-Qaïda

L’exemple récent d’une politique étrangère
imposée en armant des combattants d’Al-
Qaïda en Libye s’est avéré désastreux car
l’autorité passe actuellement du Conseil
national de transition libyen (CNT)
appuyé
par l’OTAN à des centaines de milices qui se
livrent des combats de guérilla. Lors d’une
rencontre entre Hillary Clinton et le ministre
turc des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu,
ce dernier a promis de trouver des
moyens de faire pression sur el-Assad en
dehors du Conseil de sécurité des Nations
Unies
. En plus de soutenir les divisions sectaires
traditionnelle en Syrie, les États-Unis
y introduisent clandestinement des armes
depuis leur base militaire turque d’Incirlik
et
ils apportent un soutien financier aux rebelles
syriens. Les forces d’opposition syriennes,
commandées par le colonel syrien Riad al-
Assad, qui a fait défection, s’entraînent sur le
sol turc
depuis mai 2011. Des sources exclusives
de l’armée et des services de renseignements
ont informé DEBKAfile (Israël) que
des unités spéciales britanniques et qataries
apportaient une aide aux forces rebelles
d’Homs
en leur procurant des gilets pareballes,
des ordinateurs portables, des téléphones
mobiles
et en exploitant des lignes
de communications au moyen desquelles les
rebelles demandent à des fournisseurs étrangers
une aide logistique, des armes et des
mercenaires.

Bien que le Royaume-Uni ait démenti avec
vigueur ces informations, l’émir du Qatar, le
cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani, a proposé
récemment d’envoyer des troupes en
Syrie
pour combattre les forces d’el-Assad.
Les bases militaires situées à proximité de la
frontière entre le sud-est de la Turquie et le
nord de la Syrie sont devenues d’importantes
plaques tournantes utilisées pour envoyer des
approvisionnements à l’extérieur. Des avions
de combat de l’OTAN banalisés basés
près d’Iskenderum ont été dotés de pilotes
du Conseil national de transition libyen
qui manipulent des armes ayant appartenu
à l’arsenal de Kadhafi. Abdel Hakim Belhaj
– ancien chef du Groupe islamique combattant extrémiste devenu gouverneur militaire
de Tripoli sur instruction de l’OTAN – dirige
personnellement l’infiltration de Libyens
en Syrie
avec l’aide du gouvernement turc.
Il paraît également que Mahdi al-Harati a
démissionné de ses fonctions de chef adjoint
du Conseil militaire de Tripoli pour superviser
l’Armée syrienne libre.

La presse syrienne a également communiqué
que des groupes terroristes armés brandissant
des armes américaines et israéliennes
modernes
sévissaient dans la campagne
autour de Damas et commettaient des actes
de terrorisme aveugles en faisant exploser
des engins et en enlevant des civils. Tandis
que l’OTAN et le GCC continuent d’affirmer
qu’el-Assad commet des actes génocidaires
contre des civils non armés, nous devons établir
des liens entre les événements rapportés
par les médias officiels syriens et des déclarations
récentes du commandement d’Al-
Qaïda en Irak qui se réjouit de l’arrivée de
combattants irakiens en Syrie
et conseille
aux rebelles de se servir de bombes artisanales.
Paradoxalement, le chef d’Al-Qaïda,
Ayman al-Zawahiri, a appelé les musulmans
du monde arabe
à se mobiliser et à soutenir
l’Armée syrienne libre après le veto
russe et chinois au Conseil de sécurité. Il y a
peu de choses plus absurdes que l’idée que
des terroristes d’Al-Qaïda – présentés unanimement
comme des barbares par pratiquement
tous les médias occidentaux – se fient
à l’appareil des Nations Unies et à sa capacité
de résoudre le conflit syrien. Le véritable
objectif d’Al-Qaïda et son rôle consistant à
influencer la politique étrangère n’ont jamais
été aussi évidents.

À coup sûr, comme l’affirment les alliés
occidentaux et ceux du Golfe, le fait qu’el-
Assad accuse des groupes terroristes soutenus par l’étranger de fomenter la violence en
Syrie est une preuve évidente de son manque
de légitimité. Même si la télévision syrienne
montre des stocks d’armes capturés et diffuse
des confessions de terroristes
décrivant
la manière dont ils ont obtenu des armes
provenant de l’étranger, l’OTAN et le GCC
continuent de préparer des lois destinées à
contraindre le régime d’el-Assad à démissionner.
Face à une véritable campagne de
sabotage financée par l’étranger, des pirates
informatiques syriens se sont attaqués au
« Syria Live Blog » d’Al-Jazira qui couvre
les troubles de manière continue. Le réseau
de pirates a audacieusement accusé Al-
Jazira
de diffuser « des informations fausses
et inventées
afin d’attiser la sédition dans le
peuple syrien pour poursuivre les objectifs de
Washington et de Tel-Aviv
 ».

Comment on désinforme
à l’aide de Twitter et de Facebook

Par les propos enflammés de Susan Rice qui
s’acharne à condamner el-Assad – comme
elle avait condamné Kadhafi auparavant – les
États-Unis tentent de nouveau d’invoquer la
doctrine du droit de protéger pour agir directement
contre le régime d’el-Assad. Autre
parallèle avec le conflit libyen : le nombre
officiel ahurissant de victimes avancé par
les Nations Unies provient uniquement de
groupes de défense des droits humains soutenus
par le National Endowment for Democracy,
la Cour pénale internationale et le
Conseil national syrien. Les chiffres officiels
proviennent uniquement d’une obscure
organisation connue sous le nom d’Observatoire
syrien des droits humains (SOHR)
,
basée à Londres et non en Syrie, qui reposent
essentiellement sur des ouï-dire, des vidéos
de You Tube et des tweets de militants. Les
informations contestées du SOHR sont des
« preuves » qu’aucun tribunal n’accepterait et
elles ne devraient surtout pas constituer la
base de résolutions des Nations Unies. Le
directeur de l’Observatoire Rami Abdelrahman
collabore directement avec le ministre
britannique des Affaires étrangères William
Hague
et ne tire sa légitimité que de relations
avec des réseaux de la société civile financés
par des sociétés privées et des fondations.
L’affirmation selon laquelle les forces
de sécurité d’el-Assad tuent sans distinctions
des quantités de nouveau-nés
est manifestement
un produit du Foreign Office britannique.

La Ligue arabe et son rapport

Rien ne renseigne mieux sur la guerre permanente
des médias en Syrie que le rapport
établi par la mission d’observation de la
Ligue arabe
. Il a été totalement ignoré par
les médias de masse après que le Qatar –
seul pays du Comité ministériel de la Ligue
arabe à le faire – en eut contesté le contenu.
Le rapport concluait de manière incontestable
que le gouvernement syrien ne tirait
pas sur les manifestants pacifiques. En outre,
le rapport attribue à des bandes armées des
attentats à la bombe contre des bus civils,
des trains transportant du diesel, des bus de
la police, des ponts et des oléoducs. Lors
d’une interview, l’observateur de la Ligue
arabe Achmed Manaï
se félicite du veto
sino-russe au Conseil de sécurité et encourage
le gouvernement syrien à faire des
réformes. Manaï a déclaré : « La Ligue arabe
est complètement discréditée pour avoir
enterré le rapport de sa propre mission d’observation
et renoncé à son appel au Conseil
de sécurité. Il a manqué l’occasion de participer
au règlement de la question syrienne.
Tout ce qu’il pourra proposer à l’avenir sera
sans valeur. »

Alors que, comme on pouvait le prévoir, le
rapport initial de la mission d’observation est
absent des médias de masse et jugé médiocre
(probablement parce qu’il contredit la ligne
officielle des puissances occidentales et de
celles du Golfe), le chef de la mission de la
Ligue arabe Mohammed al-Dabi a démissionné
officiellement : « Je ne veux plus travailler
dans le cadre de la Ligue arabe. J’ai
accompli ma tâche en toute honnêteté et
transparence mais je ne veux plus travailler
ici car la situation est faussée.
 » Les Nations
Unies et la Ligue arabe se tournent actuellement
vers ce qui était à l’origine une mission
commune d’observation
et qu’on appelle
maintenant une mission de paix. La Ligue
arabe
prépare, en collaboration avec l’Arabie
saoudite, une résolution presque identique à
la première qui demande la mise sur pied
d’une mission de paix armée
pour la déposer
à l’ONU. Très semblable à la tentative d’intimidation
qui a précédé l’intervention en
Libye, la nouvelle Résolution condamne el-
Assad pour sa répression des manifestations
par la force et demande une transition démocratique.
On s’attend à ce que cette Résolution
soit à nouveau refusée par les Russes
et les Chinois, le vice-ministre russe des
Affaires étrangères, Gennady Gatilov ayant
déclaré que le document était également « un
projet de Résolution déséquilibré ».

L’ONU a le devoir de défendre la paix

Le conflit syrien a mis en lumière des divisions
de guerre froide de longue durée entre
les puissances mondiales. Le veto sino-russe
opposé à la Résolution demandant une intervention
a empêché les puissances occidentales
d’opérer une agression à découvert,
comme l’a montré le rôle joué par l’OTAN
en Libye. Il semble que le régime d’el-Assad
sera déstabilisé par des groupes clandestins
de mercenaires résolus à commettre des actes
aveugles de terrorisme tels que des assassinats
perpétrés par des snipers et la pose de
bombes artisanales. Ayant tiré les leçons de
la Libye, la Russie et la Chine considèrent le
rapport du Conseil des droits de l’homme de
l’ONU - rédigé par Karen Koning AbuZayd,
vice-présidente d’un laboratoire d’idées
privé basé à Washington, le Middle East
Policy Council
– comme faisant explicitement
partie des rapports sans grande valeur.
La population civile est victime de paramilitaires
armés qui se battent contre l’armée
syrienne dans des zones résidentielles. Dans
une interview, le général Leonid Ivachov,
ancien chef d’état-major, assure que la Russie
aidera à protéger l’Iran, la Syrie et le monde
du fascisme américain
. En soutien au gouvernement
syrien, la Russie a envoyé d’importantes
forces navales dans la région
et
la Chine a mis en garde contre des frappes
visant la Syrie
.

Il est vraiment paradoxal que les pays
les moins aptes à dicter des principes de
droits humains le fassent quasi librement
sur la scène mondiale. Faisant allusion au
veto sino-russe, Hillary Clinton a déclaré
sans hésiter : « Ce qui s’est produit hier aux
Nations Unies est une mascarade
 ». Ensuite
elle a demandé la formation d’une alliance
internationale entre l’élite occidentale qui tire
profit de la guerre et les monarchies absolues
wahhabites du golfe Persique appelées de
manière comique les « amis de la Syrie ». Des
appels internationaux demandant qu’on évite
la violence n’ont guère influencé le GCC et
ses mesures répressives brutales contre les
chiites du Bahreïn. Chose incroyable, l’Arabie
saoudite s’est engagée dans le dialogue
sur la promotion des droits humains et de la
démocratie. En effet, ce pays est peut-être la
théocratie féodale la plus dure au monde, car
elle interdit les partis politiques et les élections
nationales
et exécute les apostats de
l’islam.

La chaîne iranienne Press TV a divulgué
des informations sur les projets américains
en Syrie
. Le document appelle à reconnaître
le Conseil national syrien comme le gouvernement
légitime et accepte son installation
en Turquie pour y travailler contre le régime
d’el-Assad. Washington chargerait la Turquie
d’envoyer des troupes en Syrie pour armer
les forces d’opposition, qui seraient suivies
par l’arrivée de combattants wahhabites et de
mercenaires libyens. Fait inquiétant, le document
précise qu’Israël entrera en jeu en effectuant
des opérations militaires contre la Syrie.
Si le régime ne s’écroule pas, les chaînes de
télévision publiques syriennes seront démantelées
et el-Assad sera assassiné. Etant donné
la manière dont d’autres ennemis de l’Occident
ont été traités récemment, la suite
d’événements évoqués par Press TV ne surprendrait
guère. Les wahhabites du golfe
Persique sont des instruments de l’agression
américaine dans leurs efforts pour dominer
les factions religieuses chiites alaouites soutenues
par la Syrie et l’Iran, mais aussi pour
s’assurer une place en tant que puissance
régionale.

Les affaires intérieures de la Syrie ont peu
d’effets sur les puissances qui tentent de faire
tomber el-Assad. La vraie priorité consiste
à isoler davantage l’Iran en éliminant son
allié chiite alaouite de Damas. Israël tirerait
un énorme bénéfice du renversement du
régime el-Assad puisque le Conseil national
syrien
promet de rompre les liens avec l’Iran
et de mettre fin aux livraisons d’armes au
Hezbollah et au Hamas. Si le gouvernement
syrien tombait et que l’Iran soit directement
menacé, le risque d’un conflit régional serait
extrêmement sérieux au cas où la Chine et
la Russie interviendraient pour défendre
l’Iran. Un tel conflit aurait des conséquences
préjudiciables à l’économie mondiale qui
pourraient entraîner une crise financière
hyper-inflationniste. William Hague et les
financiers multimilliardaires qui soutiennent
les groupes de la société civile qui accordent
une légitimité aux acteurs violents de l’opposition
ne sont pas les représentants légitimes
du peuple syrien. Bien que les réformes aient
été lentes, le gouvernement el-Assad est en
passe d’élaborer un projet de nouvelle constitution
.
Le pouvoir syrien souverain a essuyé
les critiques de puissances qui prétendent
défendre le peuple syrien. Une tentative d’assassiner
el-Assad pourrait avoir des conséquences
semblables à celles de l’assassinat
de l’archiduc François-Ferdinand. Comme
le Conseil national syrien demande la création
d’une zone d’interdiction aérienne sur
la Syrie, les membres de la communauté
internationale qui ont un reste d’honnêteté
doivent agir avec diligence afin de désamorcer
le conflit dans la région.

Nile Bowie
nilebowie.blogspot.com, 14 février 2012.


Nile Bowie est un journaliste et écrivain indépendant basé à Kuala Lumpur, en Malaisie.

Traduit de l’anglais par Horizons et débats (05.03.2012) :
http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=3183

Texte original en anglais (14.02.2012) :
http://nilebowie.blogspot.com/2012/02/road-to-tehran-goes-through-damascus.html

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