écrits politiques

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Un article de Gilad Atzmon
La théorie postcoloniale, la blanchitude et la Palestine

Les études postcoloniales, féministes et gays partagent un grand nombre de similitudes dans la mesure où certains universitaires considèrent ces domaines d’études comme étant théoriquement et idéologiquement complémentaires.

23 mai 2012

Ces domaines d’études sont essentiellement concernés par la politique, la structure de l’hégémonie, les opprimés et le mécanisme qui entraîne l’injustice. Il était donc bien naturel que ces domaines de la pensée principalement concernés par les préjugés et l’injustice deviennent des instruments clés dans notre compréhension du Sionisme et de l’oppression israélienne.

Sans questionner la validité intellectuelle et la substance théorique du spectre de la pensée postcoloniale, il est clair que certaines des principales tendances contemporaines au sein de ces domaines d’études mettent l’accent sur le rôle de « l’homme blanc » et du « phallus » comme étant le cœur du malaise de la société occidentale. La prochaine question est donc presque inévitable – Que va-t-il advenir de « l’homme blanc ? » Ou de façon plus anecdotique, je suis une personne qui se trouve être enveloppé dans une peau blanche et qui a aussi un organe phallique blanc, dois-je être tenu pour responsable des siècles de génocides européens ? Est-ce que ma responsabilité diminuerait si je décidais de couper mon organe mâle ? Ai-je, et les autres « hommes blancs » avec moi, un rôle éthique authentique ? Ou sommes nous biologiquement condamnés à être l’incarnation de tous les méfaits de la société occidentale pendant des générations ? Les théoriciens postcoloniaux astucieux suggéreront peut être que la « masculinité », « la blanchitude » et le « phallus » ne sont que des représentations symboliques plutôt que des « choses en elles-mêmes ».

Certains théoriciens postcoloniaux et féministes soutiennent que l’Impérialisme, comme le patriarcat, est après tout une idéologie « blanche » suprématiste et « phallo-centrée » qui subjugue et domine ses sujets. C’est une affirmation intéressante et même fascinante, encore que je ne sois pas sûr que ce soit valable ou même pertinent pour notre compréhension du Sionisme et des crimes commis par l’État juif. Le Sionisme et Israël sont clairement des idéologies suprématistes, pourtant doit on considérer comme « phallo-centré » la campagne de l’AIPAC pour la guerre en Iran ? L’appétit Sioniste pour la terre Palestinienne est-il « patriarcal », ou inspiré par une forme d’enthousiasme « phallique », ou même par la « blanchitude » ? Est-ce que la « guerre contre le terrorisme » qui a fait environ 1.5 million de morts en Irak et en Afghanistan était orientée « phalliquement », ou était-ce encore l’homme blanc ?

Soyons honnêtes, le Sionisme, la politique israélienne et le lobbying Juif ne sont pas particulièrement « phallo-centrés » ou « patriarcals ». Ils n’ont aussi pas grand-chose à voir avec la « blanchitude ». Le Sionisme et Israël sont en fait principalement « Judéo-centrés » jusqu’à l’os. Ils sont racialement motivés et alimenté par une culture suprématiste particulière qui est inspirée par certains aspects de la haine talmudique du goy et certaines interprétations (fausses) sporadiques de l’Ancien Testament. Mais c’est exactement le verdict que les intellectuels tentent de nous empêcher d’atteindre. C’est tout particulièrement embarrassant car Israël et les sionistes tirent ouvertement leur inspiration et leur enthousiasme expansionniste de la culture Juive et de textes qu’ils interprètent d’une manière très particulière et qui sert leurs propres intérêts.

En dépit du fait que ce discours, dans sa forme actuelle, est très peu pertinent pour notre compréhension du Sionisme et d’Israël, ce discours postcolonial est toujours très populaire parmi certains antisionistes, notamment les antisionistes juifs. La raison en est très simple ; c’est efficace pour divertir l’attention des vrais problèmes. Cela masque l’ampleur du pouvoir juif, de la politique juive, de l’inhérente nature « juive » de « l’État juif » et de l’hégémonie des intellectuels juifs au sein de l’Occident, en particulier de la gauche. À l’intérieur du domaine du discours postcolonial, nous ne sommes pas autorisés à mentionner le mot « juif », et encore moins de critiquer le lobbying juif ou les structures du pouvoir juif.

En fait le discours postcolonial, autorise ses acolytes à parler sans fin et passionnément d’Israël et du Sionisme sans jamais rien dire de significatif. Il autorise la gauche à renvoyer le Sionisme au colonialisme de peuplement, malgré les faits embarrassants qui sont que personne ne sait ni où ni ce qu’est « la Mére patrie » juive. Les intellectuels postcoloniaux nous encouragent aussi à renvoyer Israël à un état d’apartheid en dépit du fait que l’apartheid est un système d’exploitation des indigènes motivé racialement. Le postcolonial fervent ferme évidement un œil sur le fait qu’Israël n’est pas intéressé par l’exploitation des Palestiniens et qu’il préfère les voir partir. Donc, puisque le but d’Israël est de se débarrasser des autochtones, Israël devrait être perçu comme un fervent adepte de la philosophie du Lebensraum (espace vital). De ce point de vue au moins, Israël devrait être comparé à l’Allemagne nazie plutôt qu’à l’Afrique du Sud.

Le discours postcolonial dans sa forme actuelle, autorise les antisionistes à tourner sans fin. Ils peuvent mentionner Israël et le Sionisme sans vraiment inquiéter, blesser ou même toucher les Israéliens, les sionistes et les structures politiques juives. Les théoriciens postcoloniaux sont essentiellement engagés dans une attaque contre une construction phantasmatique imaginaire qui n’a pas la moindre pertinence par rapport à l’idéologie Sioniste ou la politique israélienne. C’est simplement une forme avancée de masturbation intellectuelle.

Comme le Judaïsme rabbinique et le Stalinisme, le discours postcolonial est extrêmement intolérant à l’égard de la dissidence et de la critique. Il se protège lui-même avec un mur de défense et fonctionne comme un ghetto intellectuel. En fait, il a aussi inventé le politiquement correct uniquement pour maintenir l’ordre et restreindre, par le biais de l’autocensure, toute liberté d’expression.

Le savoir postcolonial arabe et palestinien

Un des penseurs postcoloniaux les plus influents était le théoricien littéraire palestino-américain Edward Said. La polémique de Said, L’orientalisme (1979) était une profonde tentative de comprendre la vision occidentale de l’Orient, de la colonie et de l’Islam. Le terme orientalisme, formulé par Said, recouvre trois significations interdépendantes. Premièrement, ce terme désigne l’étude académique de l’Orient. Deuxièmement, c’est une forme de réflexion qui constitue l’Arabe comme « l’autre ». Troisièmement, c’est la structure qui maintient la domination occidentale sur l’Orient.

D’une intelligence créative remarquable, Said s’engagea dans un vaste examen d’une multitude de discours orientalistes. Ses écrits renvoyent aux textes politiques et historiques ainsi qu’à la littérature et aux médias. Said a manifestement réalisé l’immense importance de la critique culturelle et des études culturelles.

Confusément, quelques uns de ses successeurs arabes et palestiniens semblent s’opposer aux domaines d’études que Said défendait. Par exemple, autant Said était immergé dans un profond examen culturel et une analyse du discours, autant l’universitaire et militant Palestinien Ali Abunimah a récemment affirmé ce qui suit : « Nous devons être très clair en condamnant les explications qui essayent de blâmer une culture ou une religion à la place d’une situation politique ». Abunimah croit fondamentalement que la culture n’explique « rien du tout ». Il me semble que Abunimah, qui intègre souvent dans ses déclarations politiques et dans ses tweets le terme « orientalisme », n’est apparemment pas familier avec le noyau intellectuel de la pensée et de la méthodologie de Said.

Ali Abunimah n’est pas du tout content de ma lecture du conflit. C’est compréhensible et totalement légitime, et qui plus est, il n’est pas le seul. D’autres expatriés palestiniens semblent aussi être inquiets. Leur indignation, face à mon argument selon lequel Israël ne serait pas un État colonial de type européen signifie qu’ils craignent la fin d’un discours dans lequel ils se sont énormément investis. Certains d’entre eux étaient très contents d’ajouter leurs noms à la liste des brûleurs de livres qui demandaient mon désaveu. Ce fut en effet un virage triste – vain, mais finalement à la fois révélateur et prévisible. Bien que ces intellectuels arabes et palestiniens aient critiqué mon travail en le qualifiant de « raciste », sans même fournir un seul commentaire raciste, il est décevant de découvrir qu’en fait, ce sont leurs écrits qui sont saturé de commentaires déterministes biologiques parsemés de racisme direct.

Récemment nous sommes tombés par hasard sur une vidéo du leader du BDS Omar Barghouti examinant quelques idées « postcoloniales ». Il a, par exemple, insisté sur le fait que « la race blanche est la plus violente de l’histoire de l’humanité ». Il s’agit là d’une scandaleuse généralisation. D’autant plus que Barghouti sait que le Sionisme est judéo-centrique et n’a pas grand-chose à voir avec la blanchitude. Ce n’est pas le degré de « blanchitude » qui constitue l’élément raciste au sein du système légal israélien, c’est plutôt le « degré de judéité » qui rend un juif arabe privilégié en comparaison avec un Palestinien qui a la même couleur de peau. Omar Barghouti étudie dans une université « sioniste » de Tel Aviv (alors qu’il nous demande de boycotter cette même université). Apparemment, il a intériorisé le jargon postcolonial universitaire sioniste et a intégré et appliqué certaines des idées déterministes biologiques et racistes dans sa pensée politique pro-palestinienne.

Mais il n’est pas le seul. Assad Abu Khalil, l’Arabe énervé, est un autre postcolonial passionné qui s’engage aussi dans une approche racialement motivée similaire. Sur un post de son blog (White man and Paul Newman) Abu Khalil l’énervé écrit : « l’homme blanc n’est pas une catégorie raciale – ou ce n’est pas seulement une catégorie raciale, mais aussi une catégorie politique et épistémologique ». Non seulement il admet que « l’homme blanc » est partiellement une catégorie raciale, mais il va plus loin en liant la couleur de peau avec une prise de position politique et même épistémologique.

Bien sûr, je réalise qu’être un universitaire arabe dans une université britannique ou américaine sionisée est une mission difficile. Je suppose que pendant un moment le discours postcolonial était le seul format qui autorisait la critique d’Israël et du Sionisme. Mais le temps est venu de passer à autre chose. Nous ferions mieux d’appeler un chat un chat. C’est le moment de désigner Israël pour ce qu’il est, c’est-à-dire « l’État juif ». Le temps est venu de se demander ce qu’est l’État juif et quel est la vraie signification des symboles juifs qui ornent les tanks et les avions Israéliens ? Le temps est venu de comprendre que le lobby juif est la principale menace pour la paix dans le monde.

Mais pouvons nous faire tout cela tout en étant soumis à la police de la pensée du post colonialisme ? Peut-on parler de la politique identitaire juive pendant que certains militant palestiniens éminents tentent de bloquer toute discussion sur le pouvoir juif et la culture juive ? Ma réponse est oui, nous le pouvons, et nous ferions mieux de faire tout notre possible pour libérer notre discours de l’emprise judéo-centrique postcoloniale.

La blanchitude, les juifs et les gays

Durant ces dernières semaines, je me suis demandé pourquoi Barghouti attaque la « race blanche » ? Est-ce bien nécessaire ? Ne pourrait-il pas seulement utiliser les mots Ouest, Amérique, Orientalisme ou Empire Britannique ? Pourquoi est ce que les Arabes énervés combattent les hommes blancs ? Est-ce vraiment une catégorie politique essentielle ? Est-ce que l’introduction des catégories raciales et du déterminisme biologique sert la cause palestinienne et la libération arabe ? J’ai décidé de m’y mettre et je me suis plongé dans quelques textes contemporains qui traitaient de la blanchitude et de la théorie postcoloniale. Je pensais que cela m’aiderait à comprendre l’émergence de telles pensées.

Suivant les recommandations d’une amie et partenaire musicale Sarah Gillepsie, un de mes premiers choix s’est porté sur le livre de Richard Dyer « White ». Dyer est un intellectuel respecté et un écrivain de premier plan sur ce sujet. Après seulement cinq pages, je suis tombé sur un passage intéressant qui m’a ouvert les yeux. Dans les quelques lignes qui suivent, Dyer parle de son amitié d’enfance avec un camarade juif et de l’impact que cela à eu sur lui.

« Le personnage clé était un garçon juif de l’école, que j’appellerais Danny Marker. J’avais l’habitude de lui rendre visite dans sa famille à Golders Green, un quartier juif de Londres. Je savais alors que j’étais homosexuel et j’enviais Danny et sa famille – eux aussi étaient une minorité opprimée qui, comme les homosexuels, n’étaient pas toujours repérables ; mais contrairement à nous ils avaient cette merveilleuse communauté et culture chaleureuse, et l’illicéité de leur oppression était socialement reconnue. Je crois qu’il y a maintenant des problèmes politiques et intellectuels à faire une analogie entre les juifs et les gays, entre discrimination ethnique et sexuelle, mais j’essaye simplement de dire comment je le ressentais à l’époque. J’enviais l’ethnicité de Danny et je voulais en faire partie, je me sentais chez moi avec eux » (White, Richard Dyer, page 5)

Dans « La Parabole d’Esther » j’ai beaucoup écrit sur le continuum idéologique et théorique entre le sionisme et les autres pensées marginales. J’ai exploré les profondes similitudes idéologiques entre la théorie Queer et l’aspiration nationale juive. D’un côté on note un appel légitime et raisonnable contre l’injustice. Les Sionistes et les théoriciens queer demandent à être des « gens comme tout le monde », un appel visiblement compris et soutenu par de nombreuses personnes. Mais de l’autre côté, on peut également détecter une autre demande vigoureuse. De maintenir et préserver la singularité et la différenciation. Comme on peut l’imaginer, l’appel humaniste pour l’égalité devient facilement incompatible avec la demande autocentrée et clanique de la préservation (surtout quand celle-ci est célébré au détriment des autres).

Toutefois, Dyer explore là une autre affinité spéciale entre les gays et les juifs. En tant qu’homosexuel il exprime une claire et innocente envie pour le paysage social de son camarade de classe juif. Dyer remarque que, en dépit d’être opprimé, les juifs ont réussi à former « une communauté et une culture chaleureuse ». Le sentiment de Dyer d’être chez lui au sein du cocon familial juif explique peut être pourquoi Tel Aviv est devenue une capitale gay. Cela explique pourquoi des militants gays de premier plan ont un sentiment aussi fort et aussi positif vis-à-vis de l’État Juif, du Sionisme, de la judéité et de la culture Juive en général. Mais cela explique aussi pourquoi certains Arabes et certains universitaires laïques arabes, ressentent des affinités pour le nid postcolonial dominé par les juifs antisionistes. Opérant comme un ghetto intellectuel, il conserve également certaines caractéristiques juives, c’est sans doute une « communauté chaleureuse » comme le décrit Dyer. Il est même possible que certains universitaires laïques se sentiraient plus à l’aise à l’université de Tel Aviv qu’à l’université Al Azhar à Gaza.

Je les comprends et je ne les juge pas. Néanmoins suis-je naïf d’attendre des militants et intellectuels palestiniens qu’ils s’assurent que « l’illicéité de l’oppression palestinienne » soit largement et « socialement reconnue » par les masses plutôt que par quelques juifs antisionistes ? Il est temps pour notre discours de quitter le ghetto.

J’imagine que pour achever un tel but, nous devons transcender le discours postcolonial décadent voire le réviser complètement. Nous devons nous éloigner de toutes formes d’idéologies marginales. Nous devons être capable de déconstruire les textes juifs et le discours culturel juif avec la même vigueur que Said a déconstruit les critères européens, que ce soit Charles Dickens ou Lord Balfour. Nous ferions mieux de placer la question palestinienne à l’avant-garde du combat pour un monde meilleur, pour l’humanité, pour l’humanisme.

Nous devrions nous engager dans un débat intellectuel ouvert qui accueille tous les opprimés (gay, arabes, musulmans, peuple de couleur etc.) mais aussi tous les oppresseurs. Au final, avec 50 millions d’Américains vivant sous le seuil de pauvreté regardant 30 000 drones au dessus de leurs têtes, Gaza est maintenant à Détroit, Newark et Philadelphie. Notre solidarité avec la Palestine peut maintenant devenir une vraie force d’empathie. Nous ne nous imaginons plus seulement ce que ressentent les Palestiniens, nous le ressentons nous-mêmes. Nous luttons pour la même liberté. Nous sommes Un.

Gilad Atzmon
deliberation.info, 18 mai 2012.

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