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Une analyse de Pierre Khalaf
Liban - Tripoli, Akkar : affaiblir l’armée pour édifier un émirat islamique

Les récents incidents du Liban-Nord visent à "confessionnaliser" la sécurité, en présentant l’armée comme une institution proche des chrétiens et du 8-Mars, la Sûreté générale comme une institution sous le contrôle du Hezbollah, et les Forces de sécurité intérieure (FSI) aux mains du Courant du futur, et donc des sunnites.

28 mai 2012

Les développements qui ont secoué le Nord prouvent l’existence d’une plan secret destiné à vider cette région du pays de toute force de sécurité non sunnite, pour laisser la voie libre aux courants extrémistes, alliés à l’opposition syrienne, elle-même noyauté et manipulée par Al-Qaïda, comme le reconnaît le secrétaire général de l’Onu, Ban Ki-moon.

Diverses sources de sécurité libanaises précisent que les derniers événements se préparaient depuis quelque temps, et ne peuvent être séparés de l’installation de la tente du sit-in, place al-Nour, offerte par le prédicateur salafiste Omar Bacri avant l’arrestation de Chadi Mawlaoui. Les salafistes prévoyaient donc d’organiser ce sit-in en soutien aux 350 islamistes emprisonnés sans jugement. Ces groupes extrémistes ont poussé leurs partisans à se déployer à Tripoli et à édifier des barricades, créant ainsi une sorte de nouvelle ligne de démarcation.

En quelques heures, le chef-lieu du Nord a failli s’embraser, car des forces hostiles au courant islamiste, toutes proches du 8-Mars et hostiles à l’opposition syrienne, ont à leur tour menacé de se déployer dans la ville. Il s’agit notamment des membres du Parti de la libération arabe (partisans du ministre Fayçal Karamé), ceux du Mouvement de l’Unification islamique, du Parti syrien national social et du Front d’action islamique, dont les principales figures à Tripoli sont les cheikhs Bilal Chaabane et Hicham Minkara.

La remise en liberté de Chadi Mawlaoui est sans doute un signal négatif. Elle prouve que pour préserver le calme, il a fallu sacrifier le prestige de l’État, qui ne ressort pas grandi de cette affaire.

Entre l’arrestation de Mawlaoui et la mort de cheikh Ahmed Abdel Wahed et de son compagnon, tués car ils refusaient de s’arrêter à un barrage de l’armée dans le Akkar, et la réaction violente des islamistes du Liban-Nord, proches de l’opposition syrienne, l’Armée libanaise et la Sûreté générale ne pourront plus accomplir la moindre mission dans cette région. C’est tout le prestige de l’État qui en pâtit.

Leur objectif est de livrer le Nord aux forces proches de l’opposition syrienne qui ne prennent plus la peine de cacher leurs armes. L’Armée libanaise, qui continuait à arrêter des voitures bourrées d’armes ou même des navires, ne peut plus agir dans toute cette zone avec autant d’efficacité si elle n’obtient pas une couverture politique totale.

L’équation qu’ils (l’alliance obscure 14-Mars/ASL/wahhabites) tentent d’instituer est basée sur le postulat suivant : les sunnites ont leur région forte, le Liban-Nord, face à la banlieue sud des chiites. Et tout comme les services de sécurité n’ont pas pu arrêter les personnes réclamées par le Tribunal international, les islamistes arrêtés doivent aussi être relâchés et Mawlaoui n’est que le début de la série.

Mais la comparaison n’a pas lieu d’être, car les armes de la banlieue sud sont dirigés contre Israël, qui a goûté à la défaite grâce à elles. Alors que l’arsenal du Nord n’a aucune cause à part celle du fanatisme religieux et de l’extrémisme, et n’a aucun projet à part l’édification d’un émirat islamique.

Déclarations et prises de positions

Béchara Raï, patriarche de l’Eglise maronite

« Les responsables libanais doivent se réunir à la table de dialogue, loin du langage des armes. Les Libanais sont invités à placer leur confiance dans l’État, dans l’armée, dans les institutions et les forces de l’ordre. Je joins ma voix à tous ceux qui appellent à la tenue d’un dialogue responsable. Personne d’autre que l’Armée libanaise ne peut nous protéger et sauvegarder l’État. Ce n’est pas à chaque fois que nous polémiquons sur un sujet donné qu’il faut revendiquer la démission du gouvernement, ou prendre d’assaut les rues pour y brûler des pneus. »

Michel Aoun, principal leader chrétien libanais (allié du Hezbollah)

« Il y a tentative de jumelage des événements en Syrie avec certains incidents au Liban afin de généraliser le chaos dans le pays et de pousser les Libanais au désespoir. Il ne fait pas de doute qu’Israël convoite notre terre et nos eaux. Ses visées s’étendent à la Syrie aussi. C’est ça le cœur du conflit. Le gouvernement est censé écarter tout danger du Liban mais l’équipe actuelle est défaillante. Il y a une implication libanaise dans les événements en Syrie, à travers les trafics d’armes et l’accueil d’hors-la-loi syriens au Liban (...) Lors du meeting du CPL le 5 mai, j’avais dit que la visite de Joseph Lieberman et de Jeffrey Feltman ensemble visait à transformer le Liban-Nord en zone tampon avec la Syrie. Ils cherchent à saper le prestige de l’armée à cette fin, pour instaurer la zone tampon que l’Onu n’arrive pas à imposer en Syrie. Voilà ce qu’ils sont en train de faire. L’incident du Akkar est donc artificiel, planifié à l’avance. Le prestige de l’armée reste entier et la troupe reste la seule force en laquelle nous avons confiance. Quant à ce climat de folie dans le Akkar, ceux qui sont en train de l’instaurer le paieront cher. Ce n’est pas une menace, mais ceux qui sont à l’origine de tout cela le paieront, ainsi que les hommes politiques qui sont avec eux. L’instant viendra, et il viendra bientôt, si ce n’est déjà fait, où tous les hommes politiques qui ont attaqué l’armée et se sont livrés à des provocations contre cette dernière seront bientôt relégués aux oubliettes du passé. Ce genre de mouvement se dégonfle rapidement : que personne ne se sente fort par leur biais. Le mieux qu’ils pourront faire, c’est à peine rester debout. »

New Orient News (Liban)
Rédacteur en chef : Pierre Khalaf (*)
Tendances de l’Orient No 85, 28 mai 2012.


(*) Chercheur au Centre d’Études Stratégiques Arabes et Internationales de Beyrouth.