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Excellente analyse de Gilad Atzmon
Suprématie judéocentrique et l’inconfort d’Ilan Pappe

Il est stupéfiant de constater que les ressorts du colonialisme sont identiques partout. Remplaçons les mots « Palestine » et « Palestiniens » par « indigènes », « natifs », « indiens, « amérindiens » ou tout autre peuple colonisé, et nous nous apercevons avec effroi que les fondements racistes et suprémacistes sont identiques. Les sionistes pratiquent en Palestine les vieilles recettes coloniales de contrôle et de construction hégémonique que les autres nations coloniales ont appliquées à partir de 1492 avec l’effet génocidaire que nous connaissons.

2 mai 2013 | - : Israël Lobbies Solidarité

Ilan Pappe est une voix importante. Un de ces historiens courageux, suffisamment brave pour ouvrir la boîte à pandore de 1948. Dans les années 1990, Pappe, parmi quelques autres Israéliens post-sionistes, ont rappelé aux Istraéliens leur pêché originel, le nettoyage ethnique orchestré et racialement motivé du peuple indigène de la Palestine : la Nakba.

Mais comme beaucoup d’historiens, Pappe, bien que familier avec les faits historiques, semble être incapable de bien saisir ou est réticent à s’intéresser à la signification idéologique et culturelle de ces faits.

Dans un article récent : When Israeli Denial of Palestinian Existence Becomes Genocidal, Pappe tente d’expliquer le perpétuel déni israélien de la cause palestinienne. Comme Schlomo Sand, Pappe remarque que la conception du président israélien Shimon Peres de l’histoire est un “narratif fabriqué”.

Jusque là, tout va bien, mais Pappe loupe le coche. Pour une raison indéterminée, il croit que le refus de Peres de concevoir la souffrance palestinienne est le résultat d’une “dissonance cognitive”, à savoir : un inconfort dont on fait l’expérience lorsque deux ou plusieurs idées, valeurs ou croyances en conflit l’une avec l’autre sont envisagées en même temps.

Mais quelles sont ces idées ou valeurs conflictuelles retenues par les Israéliens et leur président, qui leur causent tant “d’inconfort” ? Pappe ne nous le dit pas. Il n’explique pas non plus comment Peres a supporté un tel ‘inconfort” pendant plus de six décennies. Bon, je suis d’accord pour dire que Peres, Netanyahou et beaucoup d’Israéliens montrent souvent de clairs signes psychotiques, mais une chose que je ne peux pas détecter dans les faits et gestes de Peres est un quelconque “inconfort”.

Je pense clairement que Pappe a tort sur ce point ; Expulsion, nettoyage ethnique ainsi que les perpétuels abus des droits de l’Homme en Palestine, sont en fait consistants avec la culture suprémaciste, nationaliste juive ainsi qu’avec une plus stricte interprétation de l’héritage biblique juif.

Pappe écrit :

Les perpétrateurs du nettoyage ethnique de 1948 furent les colons sionistes qui vinrent en Palestine, comme le natif de Pologne Shimon Peres, avant la seconde guerre mondiale. Ils refusèrent l’existence même des natifs qu’ils rencontrèrent et qui vivaient là depuis des centaines d’années sinon plus.”

Là, Pappe a raison, mais il continue :

“Les sionistes n’ont pas eu à l’époque, la force de résoudre la dissonance cognitive qu’ils expérimentaient : leur conviction que la terre était inhabitée, malgré la présence de tant de personnes natives de l’endroit.”

Mais Pappe échoue à montrer quelque signe que ce soit d’une telle dissonance. Se pourrait-il que le directeur des études palestiniennes de l’université d’Exeter soit juste ignorant ?

Certainement pas, Pappe est loin d’être ignorant. Pappe connait parfaitement l’histoire du sionisme et d’Israël, bien mieux que la plupart des gens. Il sait que les “colons sionistes”, comme “le polonais Shimon Peres”, étaient motivés idéologiquement et culturellement. Mais alors, pourquoi un professeur d’histoire tente t’il de ne pas voir “l’idéologie” et la “culture” de ces sionistes du début ?

Les sionistes du début n’étaient ni aveugles ni stupides. Ils voyaient les Arabes sur la terre de Palestine, dans les champs, les villages et dans les villes, mais étant motivés par une philosophie raciste, suprémaciste et expansioniste, ils considéraient très probablement les Arabes comme des sous-hommes et ainsi réfutaient leurs droits, leur culture, leur héritage et de fait leur humanité, bien plus facilement. [1]

Mais, bien qu’une analyse culturelle et idéologique résoud la soi-disant “dissonance” et illumine la complexité historique, Ilan Pappe évite d’élaborer sur ces sujets. J’ai de bonnes raisons de croire que la vérité est bien trop crue et puissante à digérer pour l’audience de Pappe. Donc, au lieu de cela, Pappe continue avec son modèle psychologique :

“Les sionistes ont presque résolus la dissonance quand ils ont expulsé autant de Palestiniens qu’ils le pouvaient en 1948 et furent laissés avec une petite minorité de Palestiniens au sein de l’État Juif.”

Toujours est-il que cela pourrait aider si Pappe nous donnait la preuve “historique” nécessaire qui prouverait que la Nakba fut en fait une tentative de “résoudre une dissonance cognitive collective sioniste”. J’anticipe que Pappe sait très bien que c’est en fait le manque d’une telle “dissonance cognitive” qui a conduit quelques israéliens comme Uri Avnery, Gideon Levy et Pappe lui-même, vers l’universalisme, l’humanisme et l’activisme pro-palestinien.

Je suppose que le nouveau modèle analytique cognitif de Pappe nous dit très peu sur le sionisme, Israël ou Shimon Peres, mais il nous en dit en fait beaucoup sur Pappe et sur l’état du discours intellectuel de la solidarité palestinienne. L’inconfort dont il parle est en fait le sien : le clash entre des faits connus et acceptés et les conclusions logiques qui s’imposent et la tâche qu’il a acceptée de résoudre la quadrature du cercle, d’envelopper un pojet suprémaciste raciste dans un emballage de babillage psychologique et en le présentant comme rien de moins qu’une pandémie de “dissonance cognitive”.

Pour quelque raison que ce soit, bon nombre d’entre nous insistent sur la production de chroniques “inoffensives” du barbarisme israélien et du nationalisme juif qui tente de masquer et de dévier du cœur du problème culturel et idéologique évident , plutôt que de le montrer du doigt.

Pourtant, la question qui me titille est de savoir comment il est possible qu’un éminent universitaire exhibe une telle compréhension problématique d’un conflit après l’avoir étudié pendant plus de trente ans.

La réponse est en fait gênante. Pappe est un érudit sérieux et une personne très agréable. Mais dans le climat actuel, Pappe, comme bien d’autres, ne peut pas explorer librement la vérité sur le sionisme et l’État Juif. La choquante vérité est que Pappe était bien plus intellectuellement provocateur et intéressant lorsqu’il enseignait à l’université de Haïfa que maintenant alors qu’il dirige l’Institut des Études Palestiniennes de l’université d’Exeter. Il est permis de supposer que de dire la vérité au sujet de la culture qui dirige l’État Juif coûterait à Pappe sa carrière académique en Grande-Bretagne et de manière évidente le soutien qu’il a de la soi-disant “gauche” juive, sans parler des collaborateurs palestiniens financés par George Soros.

Ainsi, au lieu de rechercher la vérité, Pappe et les autres finissent par chercher des modèles “innoffensifs”, et quoi que ce soit pour maintenir l’image de “solidarité”.

Je n’ai aucun doute que Pappe sait maintenant que les Israéliens sont loin d’être tourmentés par la cause palestinienne. Ils ne regrettent pas la Nakba non plus, ils ne versent pas de larmes sur leur passé raciste et leurs assauts sur les gens de la terre de Palestine. Comme les sondages israéliens l’ont révélé encore et toujours, la plupart des Israéliens soutiendraient aujourd’hui une seconde Nakba ; tout comme ils ont soutenu les tapis de bombes criminels largués sur les populations civiles lors de l’opération plomb durci. Pappe sait tres bien que la politique raciste israélienne et les attitudes collectives sont culturelles et idéologiques, plutôt que motivées politiquement. Israël est l’État Juif et sa politique est dictée par une nouvelle interprétation hébraïque de la culture juive et de l’héritage judaïque.

Pappe est un humaniste et je veux croire que dans l’intimité, il ressent lui-même un certain inconfort. Au fond de lui-même, Pappe doit connaître la vérité. Il sait ce qui motive le sionisme et le militarisme israélien. Il le sait parfaitement, mais pour des raisons évidentes, il doit se taire et envelopper le conflit avec une terminologie défaillante et des modèles cognitifs “innofensifs”.

Au lieu de s’engager dans un discours ouvert et de creuser la vérité du conflit, nous voyons nos plus éminents universitaires s’engager activement dans la dissimulation de la vérité. Ceci est en fait une tragédie, car le discours de la solidarité palestinienne est maintenant un véritable désert intellectuel. Nous avons tué et enterré nos penseurs les plus inspirationnels [2] et nos poètes. Nous les avons remplacés par des slogans rigides et une banale culture Herem [3].

De manière néanmoins intéressante, au moment où Pappe finissait d’écrire son article, il n’était plus lui-même convaincu de son propre modèle. Il écrit :

“Il est assourdissant d’apprendre que les sionistes de la première heure refusaient l’existence même des Palestiniens en 1882 lorsqu’ils arrivèrent ; il est même encore plus choquant d’apprendre qu’ils continuent de nier leur existence, au delà des communautés sporadiques ghettoïsées, en 2013.”

La signification de ceci est très claire : Nous avons ici affaire à un déni total et catégorique d’autrui. Ceci n’est pas un signe de “dissonance cognitive”, mais plutôt un continuum historique de la condition psycho-pathologique qui est inhérente au choix de politique. Ceci est le résultat direct de la suprématie judéo-centrique, le domaine même que Pappe et bien d’autres préfèrent ne pas attaquer.

A la fin de son article, Pappe affirme que Peres est un “fou” qui ignore “que des millions et des millions de gens, bon nombre d’entre eux étant sous la coupe de son armée ou de la règle d’apartheid tandis qu’il interdit activement et sans merci le retour du reste de ces gens sur leur terre native.” Mais si Peres est un “fou”, il n’est sans doute pas rongé par l’inconfort. Si Peres est fou, il n’est pas dans un état de “dissonance”, luttant sans cesse pour intégrer des idées conflictuelles. Bien au contraire, Peres est, dans toute son ignominie, entièrement en paix avec lui-même.

Aussi loin que je sois concerné, Shimon Peres n’est pas du tout fou. Il est le mal, de manière cohérente et consistante. Il est le président de l’État Juif et il est grand temps qu’Ilan Pappe confronte ce fait et ce que cela veut dire.

Gilad Atzmon
1er Mai 2013


Gilad Atzmon est un des meilleurs musiciens de jazz international de notre époque ; philosophe, penseur humaniste et écrivain, Gilad Atzmon nous a mis au défi intellectuellement depuis plusieurs années (principalement les juifs) afin d’examiner ce que définit la politique identitaire juive, ses croyances fondamentales suprémacistes et bien des problèmes qui en surgissent : ses stratégies, les déguisements variés du racisme, l’étouffement et la suppression de la liberté de parole.

Notes

[1] De manière intéressante, ce fut en fait le soniste d’extrême droite notoire Vladimir Jabotinsky qui fut parmi les premiers à envisager la nécessité de résoudre la complexité de la gestion de la population indigène et ce dans le contexte du rêve sioniste. Ce fut l’ultra-nationaliste cruel Jabotinsky, plutôt que la “gauche” sioniste, qui voyait les Arabes comme un peuple fier et hautement culturel, qui préconisa que les indigènes devaient être confrontés militairement. Sur ce sujet, je recommanderai la lecture de Vladimir Jabotinsky’s Iron Wall.
[2] Juste cette année passée, nous avons vu le BDS faire campagne contre le professeur Normal Finkelstein, Greta Berlin, le député George Galloway et bien d’autres.
[3] Mot hébreu pour excommunication et boycott

Toutes les versions de cet article :
- Pappe’s Discomfort