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Christophe Oberlin de retour de Gaza : "Le Hamas redoute que la guerre civile ne s’installe en Egypte"

Christophe Oberlin a tenu à nous rapporter en exclusivité la teneur de ses entretiens avec deux personnalités du Hamas, en plein « putsch » égyptien.

15 juillet 2013 | - : Gaza Israël Palestine Egypte


Dr Christophe Oberlin

On peut être l’un des plus éminents spécialistes de la réparation des lésions nerveuses et l’un des meilleurs connaisseurs de la bande de Gaza, le chirurgien Christophe Oberlin est un grand témoin, très impliqué, de la souffrance des Gazaouis qu’il tente d’apaiser depuis plus de 12 ans, mais aussi le formateur de la fine fleur de la chirurgie palestinienne.

C’est dans le cadre de l’un de ses 3 séjours humanitaires annuels, au cœur d’une bande de terre devenue la plus vaste prison à ciel ouvert au monde et la plus densément peuplée, que Christophe Oberlin était sur place au moment où le coup d’Etat militaire égyptien a renversé le président démocratiquement élu Mohamed Morsi, à la stupeur du Hamas qui a refusé d’y croire jusqu’au bout, même si tous les signaux de la subversion clignotaient depuis un certain temps.

Au fil de ses missions à Gaza, Christophe Oberlin a tissé des liens professionnels étroits mais aussi amicaux avec des hauts responsables du Hamas, et notamment avec l’ancien ministre de la Santé, Bassim Naïm, dont il est très proche, ainsi qu’avec le ministre des Affaires étrangères, Mahmoud al-Zahar. De retour en France, Christophe Oberlin a tenu à nous rapporter en exclusivité la teneur de ses entretiens avec ces deux personnalités du Hamas, en plein « putsch » égyptien.


Christophe Oberlin, vous étiez à Gaza du 29 juin au 8 juillet. Comment a réagi le Hamas face à la destitution de Mohamed Morsi, et quelles sont les répercussions de ce coup d’Etat dans l’enclave palestinienne ?

Quand je suis arrivé, le 29 juin, ce qui m’a d’abord frappé ce sont les longues queues dans le Sinaï pour se ravitailler en essence et qui se prolongeaient à Gaza. Cette pénurie d’essence était le signe de pressions extérieures qui s’exerçaient et qui n’auguraient rien de bon.

La veille du coup d’Etat en Egypte, je me trouvais avec le ministre des Affaires étrangères du Hamas, Mahmoud al-Zahar, et celui-ci me confiait sa crainte qu’un putsch militaire n’arrache les rênes du pouvoir à Mohamed Morsi, mais c’est l’incrédulité qui l’emportait toutefois sur ses craintes, tant il trouvait la chose énorme ! Ce scepticisme était partagé en haut lieu au sein du Hamas, même si des rumeurs de scénario catastrophe allaient bon train, selon lesquelles l’approvisionnement des Gazaouis pourrait être bloqué en fermant les quelque 1000 tunnels de plusieurs kilomètres de long. Un scénario cruel qui semblait cependant peu probable car guère réalisable dans son intégralité.

La stupeur du Hamas, et des deux grandes figures que je connais particulièrement bien, Bassim Naïm et Mahmoud al-Zahar, n’en a été que plus grande quand ce qu’ils redoutaient au fond d’eux-mêmes s’est produit sous leurs yeux et sur les écrans de télévision. J’ai rencontré Bassim Naïm quelques jours après les faits, et ce dernier était très affecté moralement. Il m’a fait part de l’inquiétude et du pessimisme ambiants, le Hamas voyant l’avenir proche en Egypte placé sous le funeste présage de la guerre civile s’installant durablement, tous étant convaincus que les Frères musulmans égyptiens pro-Morsi ne se laisseront pas voler leur victoire. La sortie de crise par un simple retour aux urnes, comme l’a promis l’armée égyptienne, semble illusoire pour le Hamas.

Les Gazaouis sont de nouveau en proie à une vive anxiété, et voient le piège inhumain de leur paupérisation et affaiblissement organisés se refermer sur eux, à travers la forte hausse des prix alimentaires, l’augmentation des produits israéliens dans les étals des magasins, la pénurie d’essence et la raréfaction de l’électricité.

L’accession au pouvoir de Mohamed Morsi, qualifiée d’ « historique » par le Hamas, allait-elle réellement dans le bon sens pour Gaza ?

Le Hamas, allié des Frères musulmans égyptiens, avait salué l’élection de Mohamed Morsi, et bien sûr sa victoire était source d’espoir pour le devenir de Gaza. Même si l’ouverture de la frontière de Rafah a été restreinte et aléatoire, Morsi l’avait rendue accessible aux personnes, permettant ainsi à 1 500 individus de l’emprunter chaque jour, ce qui fut excellent pour le moral ! En revanche, pour les vivres ce fut un zéro pointé ! Une zone franche était à l’étude, à cheval sur la frontière, et ce projet allait dans le bon sens.

Les responsables du Hamas ont toujours été très lucides sur les obstacles qui ne manqueraient pas de jalonner la présidence de Morsi, voire de l’hypothéquer, et n’ont cessé de me répéter que ce sera difficile pour lui, et qu’ils ne devaient pas en rajouter pour compliquer la situation. Ils étaient pleinement conscients que Morsi n’avait aucune emprise sur la police égyptienne, et encore moins sur l’armée. Ce que le Hamas regrette aujourd’hui c’est que celui-ci n’ait pas, dans l’élan de son élection, pris une mesure révolutionnaire sur laquelle il aurait été difficile de revenir : ouvrir totalement la frontière de Rafah.

Vendredi, l’Egypte a refermé le point de passage de Rafah, après l’avoir rouvert partiellement pendant deux jours. Un hélicoptère égyptien a été vu survolant le sud de la bande de Gaza, et des tunnels ont été récemment bouchés pendant une dizaine de jours. Que pensez-vous de ces mesures répressives ?

Rien de bon. D’ailleurs, je peux moi-même attester de la présence de tanks égyptiens dans les rues de Rafah, ce qui constitue une violation totale et absolue des accords d’Oslo. Ce sont autant de signes funestes des pressions extérieures qui, comme je le soulignais précédemment, s’intensifient. Le Hamas se prépare matériellement au pire, à une nouvelle attaque de son territoire.

Par ailleurs, vous souhaitez dissiper toute ambiguïté au sujet du positionnement du Hamas par rapport au conflit syrien.

Oui, tout à fait. Je tiens à profiter de cette interview sur Oumma pour rétablir la vérité à ce sujet et battre en brèche toutes les allégations mensongères : le Hamas se veut totalement neutre dans le conflit syrien, et affirme ne prendre parti pour personne. Le souvenir de l’opprobre qui a entaché l’image de Yasser Arafat, lorsque ce dernier a soutenu publiquement Saddam Hussein lors de la guerre du Golfe, est encore dans toutes les mémoires. Le Hamas considère que la protection et la survie de son territoire, constamment menacé de toutes parts, sont une cause nationale et vitale qui prime sur tout le reste, et notamment sur d’autres théâtres extérieurs de conflits.

Propos recueillis par la rédaction Oumma.
15 juillet, 2013