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Par Isra√ęl Adam Shamir
Le lobby US a tout mis en branle pour faire extrader Edward Snowden

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22 juillet 2013

Au milieu de son bref été, Moscou est frais et calme. Les trottoirs sont envahis par les tables des bistrots, les clients sont là, joyeux, et les encombrements diminuent quelque peu du fait des vacances. Le seul danger pour les hommes, ce sont les minijupes étourdissantes.

Dans quelques jours au plus tard, les charmes et les tentations de la ville seront √† la port√©e d’Edward Snowden, qui va recevoir sa carte de r√©fugi√© lui permettant de marauder librement √† travers toutes les Russies et de se familiariser avec les habitants.

Ce sera l√† un d√©paysement bienvenu apr√®s l’a√©roport international de Seremetyevo, o√Ļ il a √©t√© longtemps rel√©gu√©. C’est un vaste a√©roport, et il y a l√† des malheureux, principalement des r√©fugi√©s sans papiers, qui y passent dix ans ou plus, en transit. On a cru un moment que notre h√©ros serait retenu √† jamais dans ces limbes. Les Russes et l’intr√©pide Snowden se regardaient en chiens de fa√Įence, en maintenant les distances, jusqu’au moment o√Ļ ils ont bris√© la glace. Snowden est parvenu √† rencontrer quelques repr√©sentants du public russe : des membres du Parlement (la douma, en russe), des militants pour les droits humains, des avocats prestigieux.

Il leur a rappel√© qu’il "√©tait habilit√© √† fouiller dans tous vos √©changes, √† lire vos messages et √† entreprendre des poursuites, jusqu’√† changer le destin des gens, sans avoir √† se justifier." Il a invoqu√© la Constitution US qui est constamment bafou√©e par les hommes de l’ombre, dans la mesure o√Ļ celle-ci "interdit tous les syst√®mes de surveillance massifs et invasifs". Il a rejet√© tr√®s justement la ruse l√©gale des tribunaux secrets d’Obama, car aucun secret ne saurait blanchir ce qui est impur. Il a rappel√© le principe de Nuremberg : "les citoyens ont le devoir de violer les lois de leur pays pour emp√™cher des crimes contre la paix et contre l’humanit√©". Et ce syst√®me de surveillance totale est certainement un crime contre l’humanit√©, la pierre d’angle du r√©gime implacable qu’ils projettent d’implanter sur toute la plan√®te. Lorsque cette d√©claration a √©t√© interrompue par les haut-parleurs annon√ßant m√©caniquement un vol imminent, il a eu un sourire exquis pour dire : "j’ai entendu cela si souvent pendant toute cette semaine".

Les Russes l’ont ador√© ; ils se sont mis √† le voir d’un autre Ňďil, comme je le pr√©voyais quand j’ai lanc√© un appel pour cette rencontre dans les pages du principal quotidien russe, le KP (Komsomolskaya Pravda). Et maintenant nous apprenons que les Russes ont d√©cid√© de lui donner le statut de r√©fugi√© et de lui garantir toute libert√© de mouvement.

Pourquoi ont-ils h√©sit√© si longtemps ?

Snowden est un Am√©ricain, et les Am√©ricains, comme les Anglais, ont de forts pr√©jug√©s contre la Russie, leur ennemi commun pendant la Guerre froide. Pour eux, c’est le pays du Goulag et du KGB. Les deux menaces se sont √©vanouies il y a plusieurs dizaines d’ann√©es, mais les traditions r√©sistent, parfois sans fin. D’ailleurs le Goulag et le KGB n’√©taient gu√®re que des versions modernis√©es du knout des Tsars et de l’affreux r√©gime des serfs au XIX° si√®cle, qui peut fort bien √™tre remis √† jour par la nouvelle mafia d’√Čtat brutale, telle que l’a mise √† jour Luke Harding. Pour un Am√©ricain moyen, il est pratiquement impossible d’envisager un rapprochement avec la Russie. Surtout pour un Am√©ricain qui servait dans les rangs de la CIA et de la NSA, comme c’√©tait le cas de Snowden. Et lui estimait que s’il choisissait d’embrasser la Russie, il perdrait son statut de lanceur d’alerte et serait consid√©r√© comme un agent ennemi, ce qui n’√©tait pas du tout la m√™me cat√©gorie.

La m√™me chose √©tait arriv√©e √† Julian Assange, en fait. Quand il fut propos√© au cr√©ateur de Wikileaks de trouver refuge en Russie (ce qui techniquement √©tait possible), il remit la proposition √† plus tard, tra√ģna des pieds et resta en Angleterre, se montrant de fait incapable de franchir le grand foss√© qui s√©pare l’Ouest de l’Est, l’Orient de l’Occident.

Snowden ne cherchait pas √† se retrouver sous les projecteurs, bien au contraire. Il souhaitait mettre un terme aux crimes commis par la NSA au nom du peuple am√©ricain, ni plus ni moins. Il esp√©rait devenir une nouvelle Gorge Profonde, dont l’identit√© ne serait jamais r√©v√©l√©e. Ses premi√®res r√©v√©lations importantes, il les avait faites par correspondance ; il avait pris un avion pour Hong Kong parce que c’est une ville qu’il conna√ģt bien, il parle couramment chinois, et projetait de rentrer ensuite chez lui √† Hawa√Į. Il appara√ģt que c’est le Guardian (anglais) qui l’a pouss√© √† r√©v√©ler son identit√©. M√™me √† ce stade il se croyait encore en s√©curit√©, parce que Hong Kong rel√®ve de l’autorit√© souveraine de la Chine, et la Chine est un √Čtat puissant, qu’on ne bouscule pas facilement.

Les Chinois ont mis √† profit les r√©v√©lations de Snowden pour contrecarrer les accusations am√©ricaines d’espionnage √©lectronique, mais ils n’allaient pas mettre √† mal leurs relations avec les US pour ses beaux yeux, et ils se sont d√©barrass√©s de la patate chaude. Geste final d√©licat, ils ont eu la courtoisie de lui donner 24 heures pour d√©guerpir. Il √©tait bien oblig√© de d√©camper, et il a saut√© dans un vol d’A√©roflot pour Moscou en compagnie de Sarah Harrison, une exquise lady anglaise qui fait partie du comit√© directeur de Wikileaks.

Snowden a donc atterri √† Moscou, mais n’avait jamais envisag√© de demander asile √† la Russie. Pour lui, c’√©tait juste une √©tape vers un pays neutre, l’Islande ou le Venezuela, bref, quelque part en Occident. Il pr√©voyait de s’envoler vers La Havane et d’y changer d’avion pour Caracas. Il n’avait pas r√©alis√© que l’√Čtat profond aux US a le bras fort long, et qu’il √©tait bien d√©cid√© √† s’emparer de sa personne et √† lui appliquer un ch√Ętiment exemplaire.

Au d√©but, les Am√©ricains ont exerc√© des pressions √©normes sur Cuba pour que l’escale lui soit refus√©e. Ils ont menac√© Cuba d’un d√©barquement assorti de blocus complet, et Castro a demand√© √† Snowden de se chercher un autre itin√©raire. Il n’y a qu’Aeroflot qui aurait pu sortir Snowden de Russie, et sa ligne passe forc√©ment par La Havane. D’o√Ļ l’√©chec du premier projet.

Le sommet gazier qui se tenait √† Moscou lui offrait une autre issue de secours : il y avait l√† les pr√©sidents de la Bolivie et du Venezuela, qui √©taient venus pour la conf√©rence dans leurs avions priv√©s capables de faire ce long vol. Le pr√©sident bolivien Evo Morales √©tait parti le premier ; son avion a √©t√© forc√© d’atterrir, et fouill√©, ce qui constitue un pr√©c√©dent historique in√©dit jusqu’alors. Ceci a servi d’avertissement pour le pr√©sident Nicolas Maduro, qui quittait bient√īt Moscou sans embarquer Snowden.

Ce fut une d√©couverte pour Ed Snowden : il a appris √† ses d√©pens qu’il n’y a qu’un pays au monde qui soit hors d’atteinte de l’oncle Sam. Il n’y a qu’un pays qui soit une v√©ritable alternative √† l’Empire, le seul pays que ni les bataillons de la Navy ni les drones d’Obama ne bombarderont, le seul pays dont les avions ne peuvent pas √™tre arraisonn√©s et fouill√©s. Il √©tait donc pr√™t √† chercher l’entente avec les Russes ; il a renouvel√© sa demande d’asile provisoire, qui va probablement lui √™tre accord√©e.

Les Russes aussi ont h√©sit√©. Ils n’avaient pas envie d’irriter les US, ils √©taient conscients que Snowden n’avait pas cherch√© √† se rapprocher d’eux, et s’√©tait juste retrouv√© pi√©g√© lors d’une escale. C’√©tait la patate chaude, et bien des gens √©taient convaincus qu’il vaut mieux suivre l’exemple chinois, et l’envoyer ailleurs.

Le lobby US a tout mis en branle pour le faire extrader. Il y avait des militants pour les droits de l’homme et des membres d’ONG parmi les employ√©s du D√©partement d’Etat. Les Am√©ricains mettent ces gens et ces organisation en avant, comme leur cinqui√®me colonne.

Lyudmila Alexeeva en est un exemple en Russie ; c’√©tait une dissidente anti sovi√©tique, elle a obtenu la nationalit√© am√©ricaine, elle est revenue en Russie et a repris sa bataille pour les droits humains et contre l’√Čtat russe. Elle crie sur les toits que Snowden est un tra√ģtre, ne le voit nullement comme un lanceur d’alerte ou un d√©fenseur des droits humains. Et il devrait √™tre renvoy√© aux USA, a-t-elle averti. D’autres dissidents notoires et combattants contre le r√©gime de Poutine ont applaudi, et se sont d√©masqu√©s, apparaissant sous leur vrai jour.

Il y avait aussi quelques siloviki qui √©taient contre Snowden. Ce sont des membres et ex-membres de la communaut√© des services secrets russes, qui ont endoss√© le concept de convergence entre services de s√©curit√©, et ont collabor√© avec les Am√©ricains et d’autres services, en particulier ceux d’Isra√ęl. Ils ont dit que la loyaut√© envers le service auquel on appartient est la vertu la plus importante, et qu’un tra√ģtre ne saurait √™tre cru. Ils ont souri devant les r√©v√©lations de Snoden en disant qu’ils savaient tout √ßa depuis longtemps. Ils ont dit qu’on ne saurait prendre au s√©rieux son d√©saccord avec Washington. C’est √©galement la ligne d√©fendue par Konstantin Remchukov, important patron de m√©dia, le propri√©taire de la Nezavisimaya Gazeta, qui en a rajout√©, traitant Snowden d’espion chinois.

Enfin, on a entendu les conspirationnistes croasser que Snowden est un cheval de Troie, envoy√© pour forcer les portes des secrets d’√Čtat russes. C’√©tait de fait un agent double de la CIA, arguent-ils. Pas du tout, c’est un agent du Mossad, concluent d’autres encore. Et rendez-le donc aux Am√©ricains, ass√®nent-ils. C’est bien l√† la pierre de touche qui a mis en lumi√®re nombre d’agents am√©ricains, qu’ils passent pour des d√©fenseurs des droits humains ou pour d’aussi fallacieux membres des services de s√©curit√©.

Parmi ceux qui soutiennent Snowden en Russie, on trouve mon ami le po√®te Eduard Limonov, qui a qualifi√© Snowden d’annonciateur de l’effondrement du monde unipolaire. Mon journal, KP, a √©galement embray√©. La t√©l√©vision d’√Čtat a choisi une approche prudente, et n’accordait gu√®re de poids aux d√©couvertes de Snowden.

Le pr√©sident Poutine a √©galement jou√© avec pr√©caution. Il a d’abord √©cart√© les rumeurs envisageant la livraison de Snowden √† Obama avec une formule laconique : "La Russie n’extrade personne, vers aucun Etat." Puis il a offert l’asile √† Snowden √† condition qu’il cesse d’attaquer les US. C’est la condition habituelle que l’on pose aux demandeurs d’asile politique. Il a ajout√© que Snowden n’accepterait probablement pas, parce qu’il veut continuer √† livrer bataille, "exactement comme feu Sakharov", le c√©l√®bre dissident de l’√®re sovi√©tique. Il a aussi tent√© de dissuader les Am√©ricains de poursuivre Snowden, comparant cette chasse √† l’homme comme" la tonte d’un porcelet", qui d√©clencherait des hurlements et ne rapporterait gu√®re de laine. La manŇďuvre a port√© ses fruits : Snowden a accept√© la condition pr√©alable et a choisi de demander un asile provisoire en attendant que la route de l’Am√©rique latine s’ouvre devant lui ; le pr√©sident pour sa part a sauv√© la face et a fait de son mieux pour √©viter une bagarre avec les US et avec le puissant lobby pro-am√©ricain de Moscou. Je voudrais dire que malgr√© son image de macho autocrate, Poutine ne contr√īle nullement les media russes libres, qui sont g√©n√©ralement propri√©t√© de barons tout-√†-fait d√©vou√©s √† l’Occident. Ses prises de position dans les d√©bats nationaux sont √† peine relay√©es.

Le dirigeant russe n’a pas cherch√© la confrontation. D’une fa√ßon g√©n√©rale, il ne cherche pas √† semer la pagaille. Il se montre plut√īt comme quelqu’un de circonspect et port√© sur le conservatisme. Il pr√©f√©rerait probablement que Snowden s’envole sous d’autres cieux, d’autant plus que Snowden, qui est un patriote am√©ricain, ne partagerait pas les joyaux de la couronne avec les Russes. Il a fait tra√ģner longuement son autorisation protectrice pour que Snowden puisse rencontrer le public russe. Ce qui n’a pas emp√™che les Am√©ricains, tout au long de cette √©tape, de rajouter des listes enti√®res de noms √† la liste Magnitsky, liste secr√®te de Russes dont les propri√©t√©s et les comptes en banques peuvent √™tre confisqu√©s ("gel√©s" est le terme technique qu’ils utilisent). Les membres du Congr√®s ont pu d√©blat√©rer librement contre Poutine, et diffamer la Russie tout leur so√Ľl. Attendez un peu, vous allez voir qu’Obama va t√©l√©phoner √† Poutine ce soir et qu’il va nous renvoyer le paquet Snowden aussi sec, disait le porte-parole de la Maison Blanche. Pendant ce temps-l√†, les US ont continu√© √† √©chafauder leurs machinations contre la Syrie au Moyen Orient, et Isra√ęl a pu bombarder tranquillement les positions syriennes, probablement avec le soutien am√©ricain. Au lieu de lui manifester le moindre √©gard, Obama a essay√© d’intimider Poutine. C’√©tait une tactique erron√©e, et contre-productive.

Au m√™me moment, la Russie a effectu√© un contr√īle soudain de ses disponibilit√©s militaires, et n’√©carte apparemment aucune option. Ce grand pays ne cherche pas la bagarre, mais ne bat pas en retraite non plus. Snowden est en s√©curit√© ici √† Moscou, o√Ļ personne ne peut lui faire de mal, de sorte qu’il va pouvoir exposer devant le monde entier les crimes contre l’humanit√© commis par les services secrets am√©ricains. Et Moscou est un lieu de vill√©giature exceptionnel, particuli√®rement en √©t√©.

Isra√ęl Adam Shamir
Moscou, 21 juillet 2013

Traduction : Maria Poumier

Source : Isra√ęl Shamir
http://www.israelshamir.net/French/Snowden-Fr.htm