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Par Gareth Porter
Les accusations bulgares contre le Hezbollah sont infondées

Israël a réussi à faire inscrire la branche armée du Hezbollah - qui a permis au Liban de se débarrasser de 22 ans d’occupation israélienne au sud du Liban - sur la liste noire de l’Union européenne. Ainsi l’UE s’est pliée encore une fois aux manœuvres de l’État qui a mis le Proche Orient à feu et à sang. Il faut espérer que les associations de défense des droits des Palestiniens réagissent et condamnent publiquement l’inscription sur la liste des organisations terroristes d’une des principales forces de la résistance à Israël : le Hezbollah (*).
L’article ci-dessous, daté de février, est fort éclairant sur les manipulations de l’UE. [SC]


24 juillet 2013

WASHINGTON, 18 février 2013 (IPS) - Au moment où les ministres des affaires étrangères de l’Union Européenne discutent une proposition pour désigner le Hezbollah comme organisation terroriste, Nikolay Mladenov, ministre des Affaires Étrangères de la Bulgarie, présentera les premières conclusions de l’enquête commanditée par son gouvernement sur de supposés liens avec le Hezbollah de deux suspects dans l’attentat à la bombe du 18 juillet 2012 qui a frappé un autobus de touristes israéliens.

Mais les ministres européens qui pourraient exiger la preuve irréfutable de la participation du Hezbollah, ne risquent guère de la trouver dans le rapport bulgare, qui n’a rien produit de plus qu’un « soupçon » ou une « hypothèse » d’une complicité du Hezbollah.

Les importantes révélations faites dans le cadre de l’enquête par l’ancien responsable de l’équipe des enquêteurs et par un journaliste bulgare de premier plan, ont gravement endommagé la crédibilité de l’affirmation selon laquelle des liens existeraient entre les suspects et le Hezbollah.

Le chef procureur responsable de l’enquête a révélé dans une entrevue publiée début janvier que les indices disponibles étaient trop minces pour pouvoir dire qui était responsable, et que les enquêteurs avaient trouvé un élément important semblant contredire la thèse [de l’implication du Hezbollah].

Un article paru dans un hebdomadaire bulgare a la mi-janvier, a confirmé que l’enquête n’avait trouvé aucun élément sur un rôle supposé du Hezbollah, et qu’en outre un des suspects avait été signalé par un Service de Renseignements étranger comme lié à Al-Quaida.

La déclaration faite le 5 février par le ministre de l’Intérieur Tsvetan Tsvetanov, faisait référence à ce qu’il a qualifié « d’hypothèse raisonnable » ou « d’hypothèse bien fondée », selon la traduction, que les deux suspects aient appartenu à l’aile « militaire » du Hezbollah.

Soulignant la nature extrêmement hasardeuse de la conclusion, Tsvetanov a répété la formulation soigneusement choisie : « Une hypothèse raisonnable, je répète, une hypothèse raisonnable, peux être faite que les deux [suspects] étaient des membres de l’aile militante de Hezbollah. »

L’animateur d’une émission de la télévision bulgare a demandé à Tsvetanov le 9 février pourquoi la conclusion au sujet du Hezbollah avait été présentée comme « juste une supposition ». Mais au lieu de réfuter cette formulation, Tsvetanov a choisi de présenter la tentative de conclusion comme « une hypothèse de travail sur la complicité de l’aile militaire du Hezbollah ».

La raison pour laquelle le haut fonctionnaire bulgare responsable de la sécurité s’est servi d’un vocabulaire aussi prudent est devenue claire lors d’une entrevue donnée par la chef procureur Stanella Karadzhova, qui était en charge de l’enquête, publiée par le journal « 24 Heures » daté du 3 janvier.

Karadzhova y révélait le peu de choses que l’on savait au sujet des deux hommes que les enquêteurs soupçonnent d’avoir assisté l’étranger tué par la bombe qu’il portait, mais que Tsvetanov lierait plus tard au Hezbollah. La raison, expliquait-elle, est qu’ils avaient apparemment voyagé sans téléphones ni ordinateurs portables.

Seulement deux genres d’information semblent avoir lié les deux hommes, selon l’entrevue de Karadzhova, aucune des deux ne donnant d’indication sur leur affiliation politique. La première est que chacun d’eux avaient une apparence « soignée et simple », ce qui selon elle pourrait signifier que les deux ont suivi le même entraînement.

La seconde était que tous les deux disposaient d’un faux permis de conduire du Michigan, venant du même pays. Il a été dit plus tard que l’imprimante utilisée pour fabriquer les faux permis de conduire du Michigan aurait été pistée jusqu’à Beyrouth.

Ces fragments d’information servaient évidemment l’unique base de « l’hypothèse » que ces deux suspects étaient des membres de l’aile militaire du Hezbollah. Cette thèse demandait de faire beaucoup d’impasses. N’importe quelle organisation de jihadistes pourrait avoir obtenu des faux permis à Beyrouth, et un mode de vie simple et sans ostentation n’implique pas forcément d’avoir suivi un entraînement militaire du Hezbollah...

Mais la plus grande révélation de Karadzhova était que les enquêteurs avaient trouvé une carte SIM sur la scène de l’attentat et avaient espéré qu’elle fournirait des données sur les contacts du suspect avant qu’il n’arrive sur les lieux. Mais la société de télécommunications en question était Maroc Télécom, et l’entreprise marocaine n’avait pas répondu aux demandes concernant cette information.

La provenance de la carte SIM est préjudiciable à « l’hypothèse » Hezbollah, parce que Maroc Télécom vend ses cartes dans l’ensemble de l’Afrique du Nord - une région dans laquelle le Hezbollah n’est pas connu pour avoir de base opérationnelle mais où par contre, Al-Quaida dispose d’un certain nombre de grandes organisations.

Le Maroc est réputé comme « allié dévoué » des États-Unis, et il est donc peu probable que le gouvernement marocain ait refusé une demande des États-Unis de fournir la coopération nécessaire de Maroc Télécom.

Les hauts fonctionnaires bulgares sont restés muets au sujet de la carte SIM, et Karadzhova a été limogée comme chef procureur peu de temps après que l’entrevue ait été publiée, apparemment parce que l’interview n’avait pas été approuvée.

Le 17 janvier, la publication sœur de « 24 heure », l’hebdomadaire « 168 Heures », a édité un article rédigé par son rédacteur en chef, Slavi Angelov, signalant que les enquêteurs bulgares n’avaient pas trouvé la moindre preuve de l’implication du Hezbollah.

Angelov, un des premiers journalistes d’investigation du pays, a aussi écrit qu’un des deux suspects dont les faux permis de conduire avaient été pistés jusqu’à Beyrouth était lié, selon « un service de renseignements d’un proche allié » à une organisation d’Al-Quaida.

Le récit, qui n’est pas disponible sur Internet mais qui a été résumé sur le site Web de « 24 Heures », a eu droit à une brève citation dans un article du Jerusalem Post daté du 17 janvier. Cet article se rapporte aux sources d’Angelov concernant les informations sur le lien Al-Quaida, en parlant de fonctionnaires du ministère de l’Intérieur restés anonymes.

La révélation contenue dans l’article d’Angelov selon quoi la Bulgarie n’a aucune preuve d’un rapport quelconque du Hezbollah avec l’attentat dans l’autobus, a été également mise en évidence par la Jewish Telegraphic Agency le même jour.

Avant que les quatre mois fixés pour l’enquête n’aient expiré le 18 janvier, il n’y avait aucun doute parmi les enquêteurs sur le fait qu’il faudrait beaucoup plus de temps pour se faire une réelle opinion sur le commanditaire de l’attentat. La chef procureur Karadzhova avait déclaré à « 24 Heures » qu’il n’y avait « aucun obstacle à ce que la date-butoir soit repoussée à plusieurs reprises ».

Mais avant la mi-janvier, la politique internationale a justement posé ce genre d’obstacle : les États-Unis et Israël mentionnaient déjà la réunion des ministres des affaires étrangères de l’UE du 18 février comme l’occasion d’obtenir de l’Europe que le Hezbollah soit marquée comme organisation terroriste. Washington et Tel Aviv voulaient pour ce faire, une conclusion des Bulgares pouvant être exploitée lors de cette réunion afin de forcer la décision.

Une réunion du Conseil Consultatif bulgare pour la Sécurité Nationale, prévue pour prolonger l’enquête et à l’origine programmée pour le 17 janvier, a été soudainement remise à plus tard.

En lieu et place, Mladenov, le ministre des Affaires Étrangères du moment, a été envoyé le même jour faire une visite inattendue en Israël. La chaîne télévisée israélienne Canal 2 a rapporté après les réunions avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son conseiller de sécurité nationale Yaakov Amidror, que la Bulgarie avait soumis à Israël un rapport accusant le Hezbollah de l’attentat-suicide dans l’autobus.

Le bureau du ministre bulgare des Affaires Étrangères et du Premier ministre Boyko Borissov ont chacun de leur côté publié des démentis le 18 janvier. Borissov a fait savoir qu’il n’y aurait aucun commentaire sur l’enquête jusqu’à ce que « des preuves incontestables aient été découvertes », ce qui équivaut à reconnaître que pour l’instant ces preuves n’existent pas.

Néanmoins, au cours des trois semaines qui suivirent, le gouvernement bulgare a dû négocier les termes de ce qu’il indiquerait lors de la clôture de son enquête.

La décision de qualifier la conclusion « de soupçon » ou même du terme encore plus faible « d’hypothèse » à propos du Hezbollah, était de toute évidence un compromis entre les préférences des enquêteurs et les exigences des Etats-Unis et d’Israël.

Le timing de cette décision est une question qui a beaucoup d’implications. Le Premier Ministre Borissov a déclaré à des journalistes à Bruxelles le 7 février, qu’il avait décidé « de nommer le Hezbollah » après que les enquêteurs aient trouvé la carte SIM sur les lieux de l’attentat. Cela placerait la décision bien avant que Karadzhova ait donné son interview du 1er janvier.

Et en aucun cas la découverte de la carte SIM ne pouvait orienter les recherches des enquêteurs du côté du Hezbollah, car elle a plutôt pour effet de remettre cette hypothèse en question.

Le ministre de l’Intérieur Tsvetan Tsvetanov a admis que « l’hypothèse » du Hezbollah avait été adoptée seulement « après la mi-janvier ». Cette aveu indique que la décision a été prise sous la pression de Washington, et absolument pas en raison d’un quelconque élément nouveau.

Gareth Porter
18 février 2013 - IPS News


Gareth Porter, historien et journaliste spécialisé sur la politique US en matière de sécurité, a reçu en 2011 le prix britannique Gellhorn de journalisme, pour ses articles sur la guerre américaine en Afghanistan.


(*) Voir à ce sujet :
- http://www.info-palestine.net/spip.php?article13777

- http://www.info-palestine.net/spip.php?article13776