écrits politiques

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Par Jonathan M.
Le Dieudonné-bashing, révélateur de la lutte pro-palestinienne « autorisée » ?

L’auteur ex-israélien et désormais sujet britannique Gilad Atzmon, dans son ouvrage incontournable sur l’identité juive The Wondering Who ?, a révélé un niveau de complexité supérieur à la dichotomie sionisme/anti-sionisme. Ceux qu’il qualifie de AZZ (antizionists-zionists : antisionistes-sionistes), joueraient selon lui un rôle de « containment » dans le camp pro-palestinien, afin de maintenir le discours dans une sphère favorable au maintien de l’Etat d’Israël.

8 janvier 2014

Est-ce au travers de cette grille de lecture qu’il faut interpréter les récents communiqués de l’Association France-Palestine Solidarité (AFPS) et de l’Union Juive Française pour Paix (UJFP) ? Plusieurs éléments peuvent en effet confirmer cette thèse.

Avant de nous lancer dans une analyse de ces communiqués, il convient de rappeler un élément de contexte particulièrement éclairant sur les buts poursuivis par ces associations. L’AFPS est en effet l’une des organisations les plus actives en France dans le mouvement Boycott Désinvestissement Sanctions. A priori rien d’incohérent, sauf si l’on regarde de plus près la nature des objectifs du BDS. En effet, il y a deux ans, le mouvement BDS a officiellement changé ses revendications, et reconnu l’Etat d’Israël dans ses frontières de 67 sans soulever la moindre indignation dans le mouvement pro-palestinien.

Les statuts en 2005

Le site de BDS aujourd’hui :


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L’AFPS, dans sa charte, adopte la même position, en reconnaissant de fait Israël dans ses frontières de 67, écartant là aussi la seule solution pouvant apporter une paix juste et durable dans la région : la création d’un Etat unique.

La lutte radicale pro-palestinienne, revendiquant la libération de « toutes les terres arabes », n’est donc plus qu’un lointain souvenir.

Dans son communiqué, l’AFPS réutilise à peu près tous les éléments de langage couramment utilisés par les adversaires « habituels » de l’humoriste Dieudonné. Les anathèmes pleuvent : militant d’extrême-droite, promoteur du négationnisme, de l’idée d’un complot juif mondial etc. Une fois cette contextualisation effectuée, la rhétorique accusatoire habituellement énoncée par les défenseurs de l’Etat d’Israël (à savoir que les antisionistes seraient antisémites) est cette fois utilisée par ces militants pro-palestiniens contre Dieudonné, l’accusant même de « faire le jeu d’Israël » en discréditant la cause palestinienne.

« L’AFPS condamne et rejette toute ins­tru­men­ta­li­sation de la cause pales­ti­nienne au service de délires com­plo­tistes racistes qui font le jeu de ses adversaires. »

L’Union Juive pour la Paix, n’en est elle pas à son premier communiqué destiné à condamner l’humoriste, ou tout autre militant radical de la lutte contre le sionisme, comme ce fut le cas pour l’intellectuel cité en début d’article : Gilad Atzmon, ou encore Israël Shamir.

Dès 2006, lors d’une rencontre avec le CRIF, l’UJFP s’était déjà engagée à être vigilante sur la « pureté » de la lutte antisioniste :

« L’UJFP est consciente des dérives possibles entre « critique de la politique menée par Israël » et « critique des Juifs ». Elle surveille à son niveau le mieux possible les dérives antisémites dans les écrits diffusés en France : Dieudonné, Israël Shamir et leurs émules. »

La position de l’UJFP vis à vis de Dieudonné est donc claire, et est rappelée au moins 10 fois dans les différents articles du site internet.

Il n’est donc pas étonnant de retrouver peu ou prou les mêmes éléments de langage utilisés par l’AFPS, qui sont eux mêmes nous le rappelons, ceux de la LICRA. Là encore, on y retrouve l’idée que les palestiniens n’ont « pas besoin » de Dieudonné à cause de l’amalgame qu’il créerait :

« Dieudonné propose pitoyablement une quenelle antisémite, Soral propose la haine antisémite et homophobe. Nul doute que les Palestiniens aient urgent besoin de tels alliés ! Voilà qui ferait avancer leur cause !

De plus, Dieudonné, avec sa quenelle en guise de cervelle, promeut une confusion entre antisionisme et antisémitisme, la même exactement qu’entretiennent soigneusement les groupes sionistes qui le dénoncent, ceux pour qui toute mise en cause d’Israël et de ses lois est antisémitisme »

Comme l’AFPS, l’UJFP est revenue à Troisième Voie, et à l’affaire Clément Méric :

« Mais ce qui est proposé ici est une fuite vertigineuse vers le ressentiment et la haine, l’appel à frapper dans la rue, exactement comme ceux qui ont tué Clément… grands amis de Dieudonné et Soral, l’appel au fascisme. »

Le rédacteur de ce communiqué a semble-t-il oublié que si Clément Méric est mort, ce n’est pas parce que des jeunes d’extrême-droite sont partis le ratonner à la sortie de Science Po… Non, Clément Méric est venu de lui-même pour « combattre le fascisme », et l’a payé de sa vie ! Mais plutôt que de remettre en cause les méthodes de ces ligues qui ont mené au sacrifice inutile d’un jeune, l’UJFP préfère incriminer les « amis de Dieudonné » (car oui, c’est un peu sa faute quand même ! Attention, si vous regardez trop de vidéos de lui vous deviendrez tueur en série !).

Il faut néanmoins reconnaître à ce communiqué un semblant de subversion, y est dénoncé un certain « deux poids-deux mesures », notamment concernant l’action (ou plutôt l’inaction) du Ministre de l’Intérieur concernant la Ligue de Défense Juive :

« Les meilleurs valets de cette politique sont aujourd’hui Soral et Dieudonné. Attaquer Dieudonné et laisser un Zemmour condamné se pavaner sur les plateaux télévisés, attaquer Dieudonné et aller comme François Hollande chez un chef d’Etat criminel de guerre chanter une sérénade énamourée, vouloir comme Manuel Valls interdire Dieudonné et pas la bande d’hommes armés qu’est la Ligue de Défense Juive, n’est-ce pas arroser soigneusement le ressentiment pour l’aider à devenir racisme ? »

Ainsi, l’UJFP s’indigne « en tant qu’organisation juive » des actions de la Ligue de Defense Juive, mais approuve le terrorisme intellectuel mené par d’autres organisations communautaires, comme la LICRA ou encore l’UEJF. En respectant ces critères, ainsi que la reconnaissance de l’Etat d’Israël, l’UJFP s’assure ainsi une « fréquentabilité » à toute épreuve. Elle peut alors remplir son rôle à merveille, c’est à dire produire un niveau de complexité supérieur dans la distinction juif/sioniste, tout en canalisant le discours sur une impasse politique, et en rejetant les juifs trop radicaux comme Gilad Atzmon ou Israel Shamir.

A. Klarsfeld, garde-frontière israélien
ou combattant anti-Dieudonné,
ça dépend des jours.

En définitive, la prise de position de ces associations vis à vis de Dieudonné n’est guère surprenante. De la même façon qu’elles anesthésient le mouvement de libération de la Palestine en adoptant des propositions politiques irréalistes, elles contribuent à la diabolisation de la critique antisioniste radicale, telle qu’elle peut être énoncée par un Dieudonné, ou encore comme nous l’avons vu, par des antisionistes juifs. En somme, elles s’indignent des « checkpoint » en Palestine tenus par l’armée israélienne, mais cautionnent et participent à l’imposition de tabous, insufflés par les plus fervents défenseurs du sionisme en France.
Les palestiniens ont-ils intérêt à avoir ce genre d’associations pour les défendre ? Voilà peut être, pour retourner les affirmations de l’UJFP et de l’AFPS, la véritable question qui découle de cette polémique.

Pour aller plus loin, lire : Quand des membres de la LDJ posent en faisant le signe de ralliement du Léhi, organisation terroriste qui souhaitait combattre aux côtés des nazis durant la Seconde guerre mondiale.

Jonathan M.
Agence info libre, 6 janvier 2014