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Par Matthieu Béguelin - Le Temps (Genève)
Affaire Dieudonné : Manuel Valls en ministre de la censure

L’acteur suisse Matthieu Béguelin semble estimer être le devoir d’un artiste de privilégier le débat au silence et de défendre la liberté d’expression. Dès le début de cette affaire, il s’est exprimé publiquement contre les mesures visant à interdire les spectacles de Dieudonné. (S.C.)


Manuel Valls en ministre de la censure
Par Matthieu Béguelin, LE TEMPS (Rubrique Opinions)
8 janvier 2014

Réduire l’adversaire au silence n’a jamais fait gagner un débat, ni triompher une cause, bien au contraire, estime Matthieu Béguelin à propos de la décision française de vouloir censurer Dieudonné.


Pierre Desproges, dans son réquisitoire du Tribunal des flagrants délires contre Jean-Marie Le Pen, posa la question de savoir si l’on pouvait rire de tout. Sa ­conclusion était sans appel : « Oui, on peut rire de tout. » Mais, précisait-il, « pas avec tout le monde ».

C’est en partant de là qu’il convient d’apprécier la circulaire que le ministre de l’Intérieur français, Manuel Valls, a envoyée aux préfets cette semaine. La ­circulaire a pour but de faire interdire les spectacles de l’humoriste Dieudonné afin, paraît-il, de préserver l’ordre public… Le ministre convoque donc la raison d’Etat, celle-là même qui priva, des années durant, les Français de films de Stanley Kubrick (Les Sentiers de la gloire), de Claude Autant-Lara (Tu ne tueras point) ou encore de Jean-Luc Godard (Le Petit Soldat), pour ne citer qu’eux.

Nul n’est captif au théâtre

Manuel Valls ne trouve manifestement pas que les propos de Dieudonné prêtent à rire. C’est son droit le plus strict, comme à nous tous. Mais est-ce pour autant légitime qu’il puisse interdire à celles et ceux qui apprécient l’humour de Dieudonné de pouvoir assister à son spectacle ? Car, somme toute, à qui s’adresse Dieudonné sinon à son public, qui vient, libre et ­consentant, le voir, l’entendre ? Tout spectacle se joue dans un espace défini, pouvant accueillir un public déterminé. Celui-ci ­décide librement de s’y rendre ou non et peut, à chaque instant, en partir. Nul n’est captif dans un théâtre.

Qui plus est, si tel ou tel propos devait tomber sous le coup de la loi, comme l’incitation à la haine par exemple, la justice agirait alors comme elle le doit et, le cas échéant, condamnerait l’auteur des propos contrevenant à la loi.

La question qui se pose n’est donc pas de préserver des personnes que les paroles de Dieudonné pourraient choquer : elles n’ont qu’à ne pas aller à son ­spectacle. Le seul but d’une inter­diction est d’empêcher ces propos d’être tenus. Cela porte un nom, qui ne présage rien de bon pour la démocratie : la censure.

Car, en démocratie, on débat, on s’affronte, se confronte, se parle. Réduire l’adversaire au silence n’a jamais fait gagner un débat, ni triompher une cause, bien au contraire. La tentation de la censure est le propre des indigents en arguments, des ennemis du libre débat démocratique, des chantres de la pensée unique. Un idéal ne s’impose pas, il doit convaincre. Il n’y a pas de démocratie sans libre discussion.

En cédant à la tentation de la censure, Manuel Valls est bien plus dangereux pour la démocratie que ceux qu’il prétend combattre.

Matthieu Béguelin
8 janvier 2014
https://www.facebook.com/matthieu.beguelin