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Les manoeuvres de l’Occident en Syrie
Les illusions d’Erdogan face à l’intransigeance de Netanyahu

Les contours de la nouvelle stratégie américaine au Moyen-Orient commencent à apparaître. L’objectif des Etats-Unis est de semer le chaos dans les pays de la région afin de déployer un écran de fumée susceptible de protéger l’Etat hébreu et de l’aider à gagner du temps afin qu’il consolide son hégémonie en prévision du retrait des GI’s d’Irak.

6 juin 2011 | - : Moyen Orient Etats-Unis Turquie

La stratégie US se fonde essentiellement sur les idées du Premier ministre, turc Recep Tayyeb Erdogan, et son ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, visiblement agréées par Washington, et qui consistent à transporter la relation ancienne entre l’Occident et la Confrérie des Frères musulmans des coulisses des services de renseignements au devant de la scène politique.

A part leur branche palestinienne –le Hamas-, les Frères musulmans n’ont jamais dérangé les Etats-Unis ou Israël, ni même représenté un danger réel pour les régimes pro-occidentaux en place dans les pays arabes. Bien au contraire, ils ont grandement contribué à anesthésier la jeunesse dans ces pays pour l’éloigner de la cause palestinienne et la diriger vers des agendas socioreligieux et des questions sans véritable intérêt. En revanche, en Syrie, l’Occident encourage les Frères musulmans depuis quatre décennies à mener une guerre sans merci contre le régime pour le punir de son hostilité à l’égard d’Israël et des projets hégémoniques des Etats-Unis.

La branche syrienne est la seule à avoir pris les armes et organisée une insurrection sanglante dans les années 80 du siècle dernier, juste après la signature des accords de Camps David, entre l’Egypte et l’Etat hébreu. Les « Frères » syriens on clairement exprimé des positions servant les plans US dans la région, dès l’invasion de l’Irak, en 2003… et continuent à présenter des lettres de crédits à ce jour.

La vision d’Erdogan considère que la propulsion des Frères sur le devant de la scène est une sorte de renouvellement des élites politiques, de manière à ne pas gêner Israël et les Etats-Unis, un peu à l’instar du modèle turc. Les armées dans les pays arabes garantiront les engagements pris vis-à-vis de Washington et de Tel-Aviv, que les Frères ont d’ailleurs accepté de respecter. L’Egypte est le terrain où est testée cette nouvelle formule, et cela à l’air de se passer comme le souhaitent les Etats-Unis et Israël. En effet, les positions des Frères égyptiens se sont démarquées, ces dernières semaines, de la jeunesse révolutionnaire.

Aussi bien concernant les amendements constitutionnels que la dernière manifestation prévue place Tahrir, la confrérie s’est alignée sur les choix du Conseil suprême des forces armées.

Dans le même temps, le Premier ministre turc s’est efforcé de jeter les bases d’une initiative de paix « acceptable » pour les Arabes, et susceptible d’être agréée par Washington. Malheureusement pour lui, Benyamin Netanyahu et Barack Obama ont réduit à néant les illusions de la Turquie et des Arabes dits « modérés », en refusant d’accorder aux Palestiniens ne serait-ce qu’une infime partie de leurs droits spoliés.

La poursuite de la colonisation et la judaïsation de Jérusalem jouissent désormais du feu vert américain. Et les miettes consenties par l’Etat hébreu permettront tout au plus d’édifier un pseudo-Etat palestinien non-viable, démilitarisé, sans souveraineté. Une sorte de Bantoustan.

Les conditions exigées par Washington et Tel-Aviv ne manqueront pas de provoquer des dissensions dans les rangs des Frères musulmans, surtout dans les pays limitrophes de la Palestine. Des divergences ont d’ailleurs commencé à apparaître dans les rangs du Hamas. Et avec le temps, la direction suprême de la confrérie ne trouvera plus d’arguments empêchant les jeunes du mouvement de participer, aux cotés de la jeunesse arabe, à la lutte pour la récupération des droits palestiniens.

L’Occident contre les réformes

La semaine dernière, le président Bachar el-Assad a pris des décisions d’une importance sans précédent dans le but de satisfaire des revendications populaires sur les plans humanitaires et politiques. Il a décrété une amnistie générale, incluant les Frères musulmans, et ordonné la restitution des terres et des biens appartenant à des membres de cette confrérie, confisqués dans les années 80 du siècle dernier, et la levée des interdictions d’entrer sur le territoire, frappant un grand nombre d’opposants.

Le jour même, des centaines de détenus étaient libérés. 450 autres ont été relaxés dimanche 5 juin. Il a également créé une commission du dialogue national, présidé par M. Farouk al-Charaa, vice-président de la République, et comprenant des personnalités indépendantes, reconnu pour leur crédibilité et leur compétence. Au cours d’une réunion dimanche, la commission a affirmé que les portes du dialogue sont ouvertes à toutes les personnalités et les forces politiques nationales à l’intérieur et à l’extérieur.

La commission a abordé un ensemble de mécanismes et de propositions destinées à élargir la base des contacts, et s’est félicité de toutes les idées aboutissant au renforcement du processus de réforme politique. En parallèle, de nombreuses mesures améliorant les conditions de vie des citoyens ont été prises dans les domaines économique et social.

La réponse à ce train de réforme a été une escalade sans précédent sur le terrain, vendredi 3 juin, caractérisé par des attaques contre les symboles de l’Etat, notamment à Hama. Cette ville n’avait pratiquement pas été touchée, ces dernières semaines, par les troubles. Et les mesures d’amnistie et de restitution des biens la concernent en premier lieu. Au lieu de célébrer la satisfaction d’une grande partie de ses revendications, la ville a été le théâtre de violences inouïes, qui ont fait des dizaines de morts et de blessés dans les rangs des civils et des forces de l’ordre. Des groupes de casseurs ont incendié les sièges du gouvernorat, du palais de justice et de la télévision, des commissariats de police et d’autres bâtiments publics. Il est clair que les bandes extrémistes soutenues et manipulées par les Etats-Unis et certains pays européens, ont reçu des instructions de semer chaos et destruction pour empêcher que les mesures prises par le président Bachar el-Assad ne créent une dynamique susceptible de ramener le calme dans le pays et de faire échouer le complot dont est victime la Syrie, depuis près de trois mois.

Pour ceux qui doutent encore de l’existence de ce complot américain, la revue Foreign Affairs publie dans sa dernière édition un long rapport signé par Mara Karlin et Andrew Tabler [1], proposant une série de mesures pour une longue bataille contre la Syrie dans le but de renverser le président Assad pour le remplacer par un gouvernement pro-occidental répondant aux exigences américaines. Parmi ces mesures figurent les idées suivantes :

- Renforcer les sanctions économiques contre les responsables syriens et élargir la liste établie par les Etats-Unis et l’Europe et tenter de l’imposer à d’autres pays.

- Prendre des sanctions contre la Banque commerciale de Syrie, qui disposent de 20 milliards de dollars en devises fortes, placés en Europe à court terme.

- Renforcer la coordination avec la Turquie et l’Europe au sujet de la Syrie et convaincre le nouveau pouvoir égyptien et l’Arabie saoudite de s’engager dans cette bataille aux côtés des Etats-Unis.

- Cacher les aides apportées à certains groupes opposants de la gauche syrienne et aux Frères musulmans, et mettre en avant le soutien offert aux opposants « libéraux ».

- Elargir l’infrastructure informatique et les proxys qui permettent de véhiculer les images et les photos prises en Syrie. Des sociétés israéliennes ont déjà procédé à ce genre de mesures ces derniers temps.

Face à cette conspiration, le gouvernement syrien s’active sur deux niveaux. Le premier consiste à éradiquer les groupes extrémistes, terroristes et takfiris [2] qui sèment la mort et la destruction. Le deuxième est la poursuite des réformes profondes et graduelles, afin de préserver la stabilité du pays.

C’est la position que défend la Russie depuis le début la crise. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a affirmé que les événements actuels en Syrie sont une affaire intérieure, et que n’importe quelle ingérence étrangère à cet effet contribuera à l’aggravation de la situation. Dans une conférence de presse tenue dimanche dans la ville d’Odessa en Ukraine, M. Lavrov a exprimé l’inquiétude de son pays devant les tentatives de nombre de pays étrangers de s’ingérer dans les affaires intérieures de la Syrie et de politiser les événements qui s’y produisent. M. Lavrov a indiqué que la communauté internationale ne doit pas s’ingérer dans les événements en Syrie mais œuvrer pour y rétablir le calme.

New Orient News (Liban)
Tendances de l’Orient No 34, 6 juin 2011.



[1« Obama’s Push-Pull Strategy How Washington Should Plan for a Post-Assad Syria », por Mara E. Karlin & Andrew J. Tabler, Foreign Affairs, 26 de mayo de 2011.

[2En islam, le « Takfirisme » est une forme d’intolérance extrêmement violente qui se caractérise par sa propension à jeter l’anathème non seulement contre des non-musulmans, mais aussi —voire prioritairement— contre d’autres musulmans. En Syrie, le takfirisme s’est cristallisé contre les Allaouites (qui sont sur-représentés dans les instances politiques et militaires) et contre les Chiites, particulièrement contre le cheikh Mohammad Hussein Fadlallah (1935-2010) leader spirituel du Hezbollah, assimilant son humanisme et son ouverture d’esprit en matière de démocratie ou de mœurs à de l’apostasie. Ndlr.