écrits politiques

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Cecilia Hamel
On ne peut voir de sa vie le tracé

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14 mars 1996

Je me souviens de cette soirée d’été où, près du murmure de la mer, j’écoutais le vieil homme buriné parler. Mes jeunes yeux adolescents détaillaient le dessin de ses rides, glissant de l’une à l’autre, les tenant pour garantes d’efforts féconds, comme on le ferait des sillons de la charrue dans la terre.

Ses paroles s’égrenaient dans l’air salé et moite, lentement mais avec précision et les idées qui s’en dégageaient s’organisaient devant mes yeux en figures géométriques, nettes sur leur fond bleu. Ses propos étaient limpides et simples, comme le sillage laissé par les chalutiers qui rentraient.

J’avais l’impression d’être en face d’une image floue, qui en écoutant le marin soudainement devenait distincte, puis de façon tout aussi imprévisible se brouillait à nouveau.

Je touchais à des évidences, à des choses sues un jour, éparses dans le tréfonds de ma mémoire, mais sans cette conversation inaccessibles à moi-même.

La correspondance inexplicable qui s’opérait entre son discours et ma pensée, induisant ces sortes de révélations optiques passagères et involontaires, n’était d’ailleurs pas sans ressemblance avec sa conception de l’homme et du chemin de la vie.

A ma conviction encore naïve que de la seule fermeté de notre main sur les rênes dépendrait le chemin que nous suivrions, il opposait une vision des choses où le volontarisme ne tenait aucune place.

Certes je me demandais si sa manière de voir n’était rien de plus que le fruit de sa propre trajectoire, et peut-être la justification de celle-ci. Il était après tout homme de mer – métier imprévisible s’il en est et il se pouvait qu’il fût insatisfait de son existence.

Mais si ses dires me touchaient autant, il s’agissait d’autre chose. Lorsqu’il parlait de l’attitude que les hommes devaient entretenir avec la mer s’ils voulaient ne pas être engloutis, ceci trouvait écho en moi. Il fallait au lieu de vouloir dominer l’élément naturel, faire corps avec lui. Toute résistance pouvait s’avérer fatale. Au contraire, épouser le mouvement des forces surgissantes conduisait à destination.

L’idée que l’on n’était pas seul à décider du tracé de sa voie me faisait horreur. Faudrait-il donc se résigner à être perpétuellement ballotté d’une lame à l’autre, de rivage en rivage, sans constance ou cohérence possible ? Mon impétueux désir d’apprendre se soulevait de spasmes de révolte à cette pensée.

Je compris plus tard qu’apparemment antithétiques, les deux choses (l’irréductible à la maîtrise et le vœu d’accomplir certains projets) pouvaient s’accorder sans s’annuler. Elles se complétaient même d’autant mieux que l’on admettait cette coexistence comme nécessaire.

Le tout était de trouver le juste point d’équilibre. La part d’aléatoire imprévisible, en déstabilisant nos plans, accroît le sentiment que l’on n’avance pas alors même que l’on fait du chemin.

De même que le marin en plein océan, de l’eau à perte de vue, ne peut prendre la mesure de la distance parcourue avant d’apercevoir la terre ferme ; nous ne prenons conscience du chemin fait qu’après que les bornes qui l’ont jalonné se sont organisées en figure signifiante.

Nous avançons dans la vie comme un coureur de fond qui, concentré sur son but, ne verrait défiler que le même du paysage, ayant ainsi l’impression de faire du sur place.

Puis un jour en nous penchant sur nous-mêmes, nous nous apercevons que les paysages rencontrés – pour peu que nous les ayions regardés vraiment, ont impressionné la plaque sensible de notre être et dessiné une cartographie particulière : celle du chemin de notre vie.

Cecilia Hamel - Copyright
Editions Nemo, collection Omnibus in "Chemin faisant", Genève, 1993.