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Un article de Faris Giacaman
Pouvons-nous causer ? « L’industrie de la paix » au Moyen Orient

Quand ils apprennent que je suis Palestinien, beaucoup de gens que je rencontre à l’université, aux Etats-Unis, s’empressent de m’informer des diverses activités auxquelles ils ont participé pour promouvoir la « coexistence » et le « dialogue » entre les deux parties au « conflit ». Ils attendent sans nul doute un signe d’approbation de ma part. En réalité, je considère ces efforts nuisibles car ils sapent l’appel de la société civile palestinienne au boycottage, au désinvestissement et aux sanctions contre Israël ; le seul moyen de faire pression sur Israël pour qu’il cesse ses violations des droits des Palestiniens.

26 août 2009


Les tentatives d’établir un « dialogue », alors qu’Israël continue d’opprimer les Palestiniens, ne font que saper l’appel au boycott. (ActiveStills)

Lorsque j’étais lycéen, à Ramallah, l’une de ces initiatives « de peuple à peuple » la plus connue, Seeds of Peace (« Graines de la Paix »), sollicitait souvent les élèves à se joindre à son programme. Presque chaque année, ses promoteurs envoyaient quelques-uns de mes camarades de classe à un camp d’été aux États-Unis avec un groupe d’étudiants israéliens. Selon le site internet de Seeds of Peace, on apprend aux participants de ces camps « à développer l’empathie, le respect et la confiance ainsi que des compétences en matière de leadership, de communication et de négociation ; tous éléments essentiels qui permettront de faciliter la coexistence pacifique pour la prochaine génération. » Une manière de peindre un tableau tout rose.

La plupart de mes interlocuteurs à l’université se montrent très surpris d’entendre que je pense que ces activités sont, au mieux hors de propos et, au pire, immorales. Pourquoi diable suis-je contre la « coexistence », me demandent-ils toujours ?

Au cours des dernières années, les appels à mettre un terme à l’oppression d’Israël sur le peuple palestinien par un mouvement international de boycottage, de désinvestissement et de sanctions (BDS) se sont faits de plus en plus nombreux. L’une des objections les plus courantes au boycottage, est qu’il serait contre-productif, et que « le dialogue » et le fait d’ « encourager la coexistence » seraient beaucoup plus constructifs que le boycottage.

Depuis le début des accords d’Oslo en 1993, toute une industrie s’est mise en place pour travailler à réunir Israéliens et Palestiniens dans des groupes de « dialogue ». L’objectif déclaré de ce genre de groupes est d’instaurer la compréhension entre les « deux parties au conflit » afin de « bâtir des ponts » et de « surmonter les obstacles. » Toutefois, l’hypothèse selon laquelle ces activités contribuent à faciliter la paix n’est pas seulement incorrecte, mais elle est dépourvue de toute morale.

La présomption que le dialogue est nécessaire afin de parvenir à la paix ne tient absolument pas compte du contexte historique et de la situation en Palestine. Elle suppose que les deux parties ont commis, l’une envers l’autre, une quantité égale d’atrocités, et qu’elles sont parallèlement coupables des torts causés. Elle suppose qu’aucune des deux parties n’a totalement raison ou totalement tort, mais que toutes les deux ont des revendications légitimes qui devraient être abordées, et certaines « taches aveugles » qui devraient être surmontées. Par conséquent, les deux parties devraient écouter le point de vue de « l’autre » afin de favoriser la compréhension et la communication, ce qui devrait conduire à une forme de « coexistence » ou de « réconciliation ».

Une telle approche est jugée « équilibrée » ou « modérée », comme si cela était une bonne chose, alors que la réalité sur le terrain est très différente de la vision dite « modérée » de ce soi-disant « conflit ». Même le terme « conflit » est trompeur, car il implique un litige entre deux parties symétriques. Cela ne reflète pas la réalité, car il ne s’agit pas d’un cas de simple malentendu ou de haine mutuelle sur la voie vers la paix. La situation en Israël/Palestine est celle du colonialisme, de l’apartheid et du racisme ; une situation dans laquelle il y a un oppresseur et un opprimé, un colonisateur et un colonisé.

Dans les cas de colonialisme et d’apartheid, l’histoire nous enseigne que les régimes coloniaux n’abandonnent pas le pouvoir sans lutte et résistance populaire, ou pressions internationales directes. Il est particulièrement naïf de croire que la persuasion et les « discussions » pourront contraindre un système oppressif à renoncer à son pouvoir.

Le régime d’apartheid sud-africain, par exemple, a pris fin après des années de lutte avec l’aide soutenue d’une campagne internationale de sanctions, de désinvestissement et de boycottage. Si l’on avait proposé aux Sud-Africains opprimés vivant dans les bantoustans d’essayer de comprendre le point de vue de l’autre - c’est-à-dire le point de vue des tenants de la suprématie blanche en Afrique du Sud - les gens auraient éclaté de rire à l’énoncé d’une notion aussi ridicule. De même, pendant la lutte des Indiens pour l’émancipation de la domination coloniale britannique, le Mahatma Gandhi n’aurait pas été vénéré comme un combattant de la justice, s’il avait renoncé à satyagraha - « s’en tenir fermement à la vérité », le terme qu’il utilisait pour définir son mouvement de résistance non-violente - et si, au lieu de cela, il avait plaidé pour le dialogue avec les colonialistes britanniques qui les occupaient, afin de comprendre leur version de l’histoire.

Certains Sud-Africains blancs se sont, il est vrai, montrés solidaires des opprimés noirs sud-africains, et ont participé à leur lutte contre l’apartheid. Et [en ce qui concerne les Indes ndt] il y a eu, bien sûr, quelques opposants britanniques à la politique coloniale de leur gouvernement. Mais ces soutiens se sont explicitement tenus aux côtés des opprimés avec l’objectif clair de mettre fin à l’oppression, de lutter contre les injustices commises par leurs gouvernements et leurs représentants. Par conséquent, tout rassemblement des deux parties ne peut être moralement sain que lorsque les citoyens de l’État oppresseur se tiennent solidairement aux côtés des membres du groupe opprimé, et non pas sous la bannière du « dialogue » dans le but de « comprendre l’autre version de l’histoire ». Le dialogue n’est acceptable que lorsqu’il est engagé pour mieux comprendre le sort des opprimés, et non pas dans le but « d’entendre les deux parties. »

Les partisans palestiniens de ces groupes de dialogue ont toutefois prétendu que de telles activités pourraient être utilisées comme un outil – non pas pour promouvoir la prétendue « compréhension », - mais en fait pour rallier les Israéliens à la lutte palestinienne pour la justice en les persuadant ou « en leur faisant reconnaître notre humanité. »

Cependant, cette hypothèse est également naïve. Malheureusement, la plupart des Israéliens sont victimes dès leur plus jeune âge de la propagande dont les abreuve la classe dirigeante sioniste et ses innombrables moyens de communication. En outre, il faudra un énorme effort pour contrer cette propagande par le biais de la persuasion. La plupart des Israéliens, par exemple, ne seront pas convaincus que leur gouvernement a atteint un niveau de criminalité tel qu’il justifie un appel au boycottage. Même s’ils sont logiquement convaincus de la brutalité de l’oppression israélienne, cela ne suffira très probablement pas à les inciter à agir contre elle de quelque façon que ce soit. Cela a pu être constaté de façon répétée et cela apparaît à l’évidence dans le lamentable échec de ces groupes de dialogue à former tout mouvement de lutte contre l’occupation, et cela depuis leur apparition avec le processus d’Oslo. En réalité, seule une pression soutenue fera comprendre aux Israéliens que les droits des Palestiniens doivent être rétablis. C’est la logique du mouvement de BDS qui, lui, est totalement opposé à la fausse logique du dialogue.

En se référant au rapport non publié de l’Israel/Palestine Center for Research and Information datant de 2002, le San Francisco Chronicle a indiqué, en octobre dernier, que « de 1993 à 2000, les gouvernements occidentaux et des fondations ont dépensé entre 20 millions et 25 millions de dollars pour les groupes de dialogue ». Par la suite, une enquête à grande échelle réalisée auprès de Palestiniens qui ont participé à ces groupes de dialogue a révélé que ces énormes dépenses n’avaient pas réussi à produire « un seul militant pacifiste d’un côté comme de l’autre ». Cela confirme la conviction, chez les Palestiniens, que toute cette entreprise est une perte de temps et d’argent.

L’enquête a également révélé que les participants palestiniens n’étaient pas pleinement représentatifs de leur société. Parmi les participants, nombreux étaient « les enfants ou les amis de hauts responsables palestiniens ou des élites économiques. Seuls 7% des participants étaient des résidents de camps de réfugiés, bien qu’ils représentent 16% de la population palestinienne. » L’enquête a également révélé que 91% des participants palestiniens n’avaient pas gardé de liens avec les Israéliens qu’ils avaient rencontrés. En outre, 93% n’avaient pas été touchés par les activités de suivi du camp, et seulement 5% considéraient que cela avait aidé à « promouvoir la culture de la paix et le dialogue entre les participants. »

Malgré l’échec patent de ces projets de dialogue, on continue d’y investir de l’argent. Comme l’a expliqué Omar Barghouti, l’un des membres fondateurs du mouvement BDS en Palestine, dans un article publié par The Electronic Intifada : « il y a eu tellement de tentatives de dialogue depuis 1993 (...) c’est devenu une industrie - nous l’appelons l’industrie de la paix. »

On pourrait attribuer cela à deux facteurs. Le facteur dominant est que de tels projets apparaissent utiles en termes de relations publiques. Par exemple, le site internet de Seeds of Peace vante sa légitimité en mettant en vedette un éventail impressionnant de soutiens émanant de personnalités politiques connues, comme Hillary Clinton, Bill Clinton, George Mitchell, Shimon Peres, George Bush, Colin Powell et Tony Blair, parmi d’autres. Le deuxième facteur est le besoin de certains « gauchistes » et « libéraux » israéliens de sentir qu’ils font quelque chose d’admirable en « se remettant en question » ; alors qu’en réalité ils ne prennent aucune position de fond contre les crimes commis en leur nom par leur gouvernement. Les politiciens et les gouvernements occidentaux continuent de financer de tels projets, ce qui renforce leur image de partisans de la « coexistence », et les participants « libéraux » israéliens peuvent s’exonérer de toute culpabilité en concourant à la noble action de « promotion de la paix. » Une relation symbiotique, en quelque sorte.

L’absence de résultats de ces initiatives n’est pas surprenant puisque les objectifs de ces groupes de dialogue et de « coexistence » n’incluent pas de convaincre les Israéliens d’aider les Palestiniens à obtenir le respect de leurs droits inaliénables. L’exigence minimale est la reconnaissance de la nature oppressive de l’Etat d’Israël. Or cette reconnaissance est absente dans ces groupes de dialogue. Au contraire, ces organisations opèrent selon le postulat douteuse qu’il s’agit d’un « conflit » très complexe et à multiples facettes, où il y a « deux faces dans chaque histoire », et où chaque récit comporte certaines revendications valables ainsi que des parti pris.

Comme l’explique clairement l’appel lancé par la Campagne palestinienne de boycottage universitaire et culturel d’Israël, toute activité commune israélo-palestinienne - qu’il s’agisse de films ou de camps d’été - ne peut être acceptable que lorsque son objectif déclaré est de mettre fin à l’oppression des Palestiniens, de protester contre cette oppression ou d’en faire prendre conscience [1].

Tout Israélien qui cherche à agir avec l’objectif sincère de manifester sa solidarité avec les Palestiniens, et de les aider à mettre fin à l’oppression, sera accueilli à bras ouverts. Toutefois, la prudence est de mise lorsque des invitations sont envoyées pour participer à un dialogue entre les « deux côtés » du soi-disant « conflit ». Toute demande d’un discours « équilibré » sur cette question - où la devise « il y a deux faces dans chaque histoire » est répétée religieusement - est moralement et intellectuellement malhonnête. Elle ignore le fait que, lorsqu’il s’agit d’un cas de colonialisme, d’apartheid et d’oppression, le prétendu « équilibre » ne peut exister. De façon générale, la société responsable de cette oppression ne renonce pas à ses privilèges sans pressions. C’est pourquoi la campagne BDS est un instrument de changement d’une très grande importance.

Faris Giacaman
The Electronic Intifada, le 20 août 2009.


Faris Giacaman est un étudiant palestinien dont la famille vit en Cisjordanie. Il est en deuxième année d’Université aux États-Unis.

Traduit de l’anglais par JPH (26.08.2009)

Article original en anglais (20.08.2009) :
http://electronicintifada.net/v2/article10722.shtml



[1Voir :
- « Guidelines for Applying the International Cultural Boycott of Israel », par PACBI, 20 juillet 2009.
- Traduction française : « Lignes directrices pour le boycottage universitaire et culturel d’Israël » , par PACBI, Campagne BDS France, 19 août 2009.

Concernant le boycottage d’Israël, voir également la rubrique « Apartheid » de ce site web.